Le matin, la tête sur l’oreiller brodé d’un écusson en forme de cloche, Thérèse songeait aux promenades de la veille, à ces Vierges si fines dans un encadrement d’anges, à ces innombrables enfants, peints ou sculptés, tous beaux, tous heureux, qui chantent ingénument par la ville l’alléluia de la grâce et de la beauté. Dans la chapelle illustre des Brancacci, devant ces fresque pâles et resplendissantes comme une aube divine, il lui avait parlé de Masaccio, dans un langage si vif et si coloré, qu’elle avait cru le voir, l’adolescent maître des maîtres, la bouche entrouverte, l’œil sombre et bleu, distrait, mourant, ravi. Et elle avait aimé ces merveilles d’un matin plus charmant que le jour. Dechartre était pour elle l’âme de ces formes magnifiques, l’esprit de ces nobles choses. C’est par lui, c’est en lui qu’elle comprenait l’art et la vie. Elle ne s’intéressait aux spectacles du monde qu’autant qu’il s’y intéressait lui-même.
Comment cette sympathie lui était-elle venue ? Elle n’en avait pas un souvenir précis. D’abord, lorsque Paul Vence voulut le lui présenter, elle n’avait aucun désir de le connaître, aucun pressentiment qu’il lui plairait. Elle se rappelait les bronzes élégants, de fines cires signées de son nom, qu’elle avait remarqués au salon du Champ-de-Mars ou chez Durand-Ruel. Mais elle n’imaginait pas qu’il pût être lui-même agréable, ni plus séduisant que tant d’artistes et d’amateurs d’art dont elle s’amusait dans des déjeuners intimes. Quand elle le vit, il lui plut ; elle eut l’idée paisible de l’attirer, de le voir souvent. Le soir qu’il dîna chez elle, elle s’aperçut qu’elle avait pour lui un goût très noble qui la flattait elle-même. Mais, bientôt, après, il l’irrita un peu : elle s’impatientait de le voir trop enfermé en lui-même et dans son monde intérieur, trop peu occupé d’elle. Elle aurait voulu le troubler. C’est dans cet état d’impatience, et d’ailleurs énervée, se sentant seule au monde qu’elle l’avait rencontré, un soir, devant la grille du musée des Religions, et qu’il lui avait parlé de Ravenne et de cette impératrice assise sur une chaise d’or dans son tombeau. Elle l’avait trouvé grave et charmant, la voix chaude, l’œil doux, dans l’ombre de la nuit, mais trop étranger, trop lointain, trop inconnu. Elle en éprouvait comme un malaise, et ne savait plus, à ce moment, le long des buis qui bordent la terrasse, si elle avait envie de le voir tous les jours ou de ne le revoir jamais.
Anatole France, Le lys rouge, 1893