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Diverses nuances d'ennui
Pendant les jours qui suivirent, de longues pluies
s'abattirent sur Argol. La nuit et le jour avec un persistant
acharnement au travers des salles sonores on entendait le
martèlement de leurs gouttes innombrables et, sur le fond murmurant
de l'averse harcelant le sol de plein fouet, s'entendait sur un
rythme plus lent le fantastique égouttement des grains épais tombant
l'un après l'autre des hautes branches comme un fruit stérile et
liquide et prolongeant leurs battements mesurés avec la sauvagerie
détaillée, la minutie inexplicable d'un supplice. Un lourd
désœuvrement s'empara des hôtes du château, et avec des paroles
rares et à peine significatives, ils parurent s'éviter avec
persistance, au point que même leur rencontre inopinée, au sein des
couloirs aux détours compliqués que les rideaux épais de la pluie
emplissaient d'une lumière blanche et vague, et comme diffusée par
l'humidité même qui ruisselait sans arrêt sur les murs, engendrât en
chacun d'eux un évident malaise. Leurs méditations mêmes, prolongées
et assidues, empruntèrent à l'obsédante uniformité de la pluie une
puissance de pénétration étrange et monotone qui passait sans
affaiblissement appréciable et se prolongeait en rêves au milieu du
repos même du sommeil — devenu au sein du crépuscule indécis qui
baignait le château leur mode de vie le plus naturel et, sans
restriction aucune, le plus complet —, et d'où paraissait chaque
matin les tirer moins la lumière imparfaite du jour qu'une graduelle
et singulière clairvoyance. Et se poursuivait alors à nouveau au
milieu d'un ennui indéfinissable, où la claire conscience scrutait
un à un les plus secrets replis de leur cœur, le lent déroulement
d'un jour entièrement imaginaire et portant tout au long de sa
lugubre étendue le caractère blanchâtre et vide que les descriptions
ordinaires attribuent à l'aube. Il semblait que les membres
dispersés du jour, sans parvenir à se réunir loin des brûlures du
soleil, errassent désespérément sous la chape grise du ciel et,
comme à un fanal dérisoire, on voyait s'éclairer çà et là à son
propre et hideux lambeau de lumière froide, l'éclat glacial d'une
source, la boue grisâtre d'un chemin inexplicable, et qui ne pouvait
ailleurs conduire qu'aux plaines vagues et horribles de la pluie.
Julien Gracq, Au château d'Argol
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