Je ne mérite pas une telle femme
Il m’est apparu brusquement que la cause de mon irascibilité de ces jours derniers est que Madeleine a songé à partir, que mes paroles, au lieu de lui donner à réfléchir, l’ont amenée à envisager une séparation comme possible. C’est cela qui, depuis une semaine, me hante à son insu et que je ne peux admettre. Une colère sourde est en moi qu’elle ne se fût pas révoltée contre ma magnanimité. Pourtant je suis injuste, car, au fond, elle a eu raison. Comment un homme qui, non sans avoir pesé les conséquences de sa décision, supplie une femme, dans le seul intérêt de celle-ci, de reprendre la liberté qu’il lui avait prise, qui tremble qu’elle ne refuse tant il est convaincu que ce n’est qu’une fois seule qu’elle sera heureuse, comment ce même homme peut-il en vouloir à cette femme d’avoir cédé à ses prières? C’est ma flamme, c’est mon expression crispée l’enjoignant d’obéir qui avaient provoqué l’acceptation de ma femme. Et aujourd’hui je lui reproche d’avoir cédé à tout ce que mon amour pour elle me dictait de lui demander. Je ne mérite pas une telle femme. Un homme comme moi est fait pour vivre seul, sans affection, sans amis. Dieu sait pourtant à quel point mon cœur brûle d’aimer. Je suis injuste. Au fond, je ne sais pas ce que je veux. De toutes mes forces, je désire son bonheur, devrais-je en être tenu éloigné, et en même temps que je désire cela, de toutes mes forces, de toutes les forces que je peux trouver en moi, en même temps je ne lui pardonne pas d’avoir accepté.
J’ai décidé aujourd’hui que Madeleine ferait ce qu’il lui plairait. Je ne veux pas être une chaîne. Qu’elle soit heureuse! Et cela dût-il me coûter de la perdre, je mets son bonheur au-dessus du mien. Puisqu’elle ne m’aime pas, puisqu’elle souffre en ma compagnie, eh bien, qu’elle fasse sa vie ailleurs! Cette fois les sentiments égoïstes qui pourront suivre ne me surprendront pas. Je m’en défendrai, j'organiserai ma vie. Dans la solitude, dans le renoncement, je puiserai de nouvelles forces. Aussi, à déjeuner, ai-je fait part à Madeleine de mes projets. Je lui ai annoncé qu’après réflexion il valait mieux que nous nous séparions, cela pourtant avec une certaine gêne, car au souvenir de ce qui avait suivi il y a quelques jours ce même langage, elle eût très bien pu éclater de rire. Il n’en fut rien. Madeleine n’attache pas la moindre importance aux pires contradictions. Je pourrais lui affirmer que je déteste les huîtres et en commander peu après qu’elle ne remarquerait rien.
Emmanuel BOVE, Journal écrit en hiver, 1931
Epreuve de choix de traduction. Identifiez les formes verbales employées et leur valeur dans les séquences soulignées Après avoir présenté leur fonctionnement syntaxique en français et en espagnol, vous justifierez votre choix de traduction.