Une rencontre
Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière de bois qui entourait le vivier; vers les bords il restait un peu de glace mince et plissée comme une écume. Il s'aperçut lui-même reflété dans l'eau, comme incliné sur le ciel, dans son costume d'étudiant romantique. […] L'eau des étangs venait de ce côté mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues clapotantes.
Désœuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d'outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l'autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.
C'étaient deux femmes, l'une très vieille et courbée; l'autre, une
jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les
déguisements de la veille, parut d'abord à Meaulnes extraordinaire.
Elles s'arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que
Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien
grossier:
- Voilà sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique - peut-être une actrice qu'on a mandée pour la fête.
Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes,
immobile, regarda la jeune fille.
Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait après avoir désespérément
essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer
des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L'une avait
un chapeau comme elle et l'autre son air un peu penché; l'autre son
regard si pur; l'autre encore sa taille fine, et l'autre avait aussi
ses yeux bleus; mais aucune de ces femmes n'était jamais la grande
jeune fille.
Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes...
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913