Les
chats
Si vous
voulez comprendre notre famille, il
suffit de regarder les chats. Nos deux chats sont de grosses outres à
croquettes de luxe qui n’ont aucune interaction avec les personnes. Ils
se
traînent d’un canapé à l’autre en laissant des poils partout et
personne ne
semble avoir compris qu’ils n’ont pas la moindre affection pour
quiconque. Le
seul intérêt des chats, c’est qu’ils constituent des objets décoratifs
mouvants, un concept que je trouve intellectuellement intéressant, mais
les
nôtres ont le ventre qui pend trop pour que ça s’applique à eux.
Ma mère, qui a lu tout Balzac et cite Flaubert à chaque dîner, démontre chaque jour à quel point l’instruction est une escroquerie fumante. Il suffit de la regarder avec les chats. Elle est vaguement consciente de leur potentiel décoratif mais elle s’obstine pourtant à leur parler comme à des personnes, ce qui ne lui viendrait pas à l’esprit avec une lampe ou une statuette étrusque. Il parait que les enfants croient jusqu’à un âge avancé que tout ce qui bouge a une âme et est doué d’intention. Ma mère n’est plus un enfant mais elle n’arrive apparemment pas à considérer que Constitution et Parlement n’ont pas plus d’entendement que l’aspirateur. Je concède que la différence entre l’aspirateur et eux tient à ce qu’un chat peut ressentir le plaisir et la douleur. Mais cela signifie-t-il qu’il a plus d’aptitude à communiquer avec l’humain? Pas du tout. Cela devrait seulement nous inciter à prendre des précautions particulières, comme avec un objet très fragile. Quand j’entends ma mère dire: « Constitution est une petite chatte à la fois très orgueilleuse et très sensible » alors que l’autre est vautrée dans le canapé parce qu’elle a trop mangé, cela me fait bien rire. Mais si on réfléchit à l’hypothèse selon laquelle le chat a pour fonction d’être un totem moderne, une sorte d’incarnation emblématique et protectrice du foyer, reflétant avec bienveillance ce que sont les membres de la maison, cela devient évident. Ma mère fait des chats ce qu’elle voudrait que nous soyons et que nous ne sommes absolument pas. Il n’y a pas moins orgueilleux et sensibles que les trois membres sous - nommés de la famille Josse : papa, maman et Colombe. Ils sont totalement veules et anesthésiés, vidés d’émotions.
Bref, moi je pense que le chat est un totem moderne. On a beau dire, on a beau faire de grands discours sur l’évolution, la civilisation et tout un tas d’autres mots en « tion », l’homme n’a pas beaucoup progressé depuis ses débuts : il croit toujours qu’il n’est pas là par hasard et que des dieux majoritairement bienveillants veillent sur sa destinée.
Muriel Barbery, L'élégance du hérisson