Suis-je fou?
Thème de Maupassant
Un texte extrait de l'un des plus célèbres contes fantastiques de Maupassant. Pas de difficultés majeures mais plusieurs points délicats à traduire.
Le titre
C’est l’occasion ou jamais d’utiliser le futur hypothétique qu’on a souvent du mal à traduire en français pour la bonne raison qu’il est propre à l’espagnol (en France c’est plutôt un régionalisme). Tout ce qui « passe mal » d’une langue à l’autre est spécifique à la langue considérée et il faut penser à y avoir recours dans une traduction. Il en va de même, par exemple, pour les pronoms EN et Y, qui n’ont pas d’équivalent en espagnol : il ne faut donc pas hésiter à les ajouter en version.
Je me demande si je suis fou
C’est évidemment pareil -> me pregunto si estaré loco
Tantôt
Attention pour les hispanophones. Ce mot ne signifie pas « tôt le matin » (por la mañana temprano) comme je l’ai trouvé dans quelques copies. Voir TLF.
1. Aujourd’hui « tantôt » s’emploie surtout dans des formules indiquant une alternative avec répétition de l’adverbe (« tantôt … tantôt ») ou en rapport avec un autre adverbe de temps (« puis », etc.)
Tantôt le soleil vif dessinait les croix des carreaux sur les rideaux blancs de la fenêtre, tantôt un vent brusque jetait aux vitres une averse glacée (ALAIN-FOURNIER, Le grand Meaulnes, 1913, p. 330).
Résolu à ne point prendre de femme légitime, je passais tantôt trois mois avec l'une, tantôt six mois avec l'autre, puis un an sans compagne en butinant sur la masse des filles à prendre ou à vendre (MAUPASS., Contes et nouv., t. 2, Ermite, 1886, p. 1055). Tantôt nos sens y suffisent, d'autres fois les plus ingénieuses méthodes s'y emploient (VALÉRY, Variété [I], 1924, p. 248).
2. L’emploi de tantôt dans ce texte de Maupassant correspond à un usage un peu vieilli. L’adverbe indique alors quelque chose qui aura lieu un peu plus tard (dentro de poco tiempo) ou qui a eu lieu un peu plus tôt (hace poco tiempo). Il est parfois synonyme de « cet après-midi ». Quelques exemples.
DESPUES : Il y a une manière de mettre le bois dans le poêle. J'allumerai tantôt (GUÈVREMONT, Survenant, 1945, p. 266).
ANTES : À ce moment, Germaine songe aux nouvelles qu'elle a lues tantôt (ROMAINS, Hommes bonne vol., 1932, p. 152).
POR LA TARDE Je ne puis vous parler ce matin; je suis trop lasse. Allez cueillir ces fleurs pour moi, voulez-vous? Vous reviendrez tantôt (GIDE, Symph. pastor., 1919, p. 927).
Plus de détails sur le TLF
Non point de doutes vagues... mais des doutes précis
Attention au solécisme lourdement pénalisé ( "no... pero"). Toujours employer "no... sino".
J’ai vu des fous, j’en ai connu qui…
Deux remarques sur ces quelques mots, si simples d’apparence.
1. D’abord la question du temps verbal : puisque le rapport avec le présent ne peut ici être mis en doute, c’est l’occasion ou jamais d’employer le passé composé en espagnol. Il est vrai qu’on l’emploie moins qu’en français mais ce n’est pas une raison pour le supprimer de la conjugaison. C’est le français qui peu à peu se débarrasse du passé simple au profit du passé composé. L’espagnol, lui, ne se débarrasse pas du passé composé au profit du passé simple. Il continue d’employer l’un OU l’autre selon ce qu’implique le sens de la phrase. > He visto, he conocido.
2. Il y a aussi la question de l’emploi de la préposition A devant les noms de personne qui n’est pas aussi systématique qu’on a tendance à le croire. On n’utilise pas A quand cette personne est indéterminée. Comparer par exemple les deux phrases suivantes :
Busca una secretaria que hable chino
Busca a la secretaria que habla chino.
Dans le premier cas, il s’agit d’une offre d’emploi : n’importe quelle secrétaire parlant chinois peut aspirer au poste (COD sans A et relative au subjonctif). La seconde phrase décrit une situation tout à fait différente : le chef de bureau cherche la seule secrétaire qui parle chinois et qui est sans doute aller prendre un café (ce qu’on fait beaucoup dans les bureaux en Espagne). Il s’agit donc d’une personne déterminée : la préposition A est obligatoire et la relative est à l’indicatif.
A fortiori, lorsque le nom de personne est au pluriel et renvoie à un collectif non déterminé par un article, on n’utilise pas la préposition A. Voir ces vers d’Antonio Machado où le COD « borrachos » est construit sans préposition :
En todas partes he visto
caravanas de tristeza,
soberbios y melancólicos
borrachos de sombra negra.
Dans d’autres cas, le choix du locuteur est libre selon la nuance qu’il veut introduire : pour attribuer une personnalité fictive au COD (« calumniar a la virtud », « recompensar al mérito »), ou inversement pour souligner une dépersonnalisation ou enfin pour éviter des ambigüités (« prefiero el discreto al valiente »).
Dans la phrase de Maupassant le premier "fous" est un collectif indéterminé sans article : pas de préposition. Mais on envisage ensuite certains fous particuliers, ceux qui restent lucides sauf sur un point : il vaut mieux ici employer A. On aura donc : "he visto locos; he conocido a algunos". "He conocido algunos" n'est pas totalement impossible : le narrateur insisterait alors sur la dépersonnalisation propre à la folie.
Je me croirais fou
Attention si l’on emploie « pensar ». On peut dire « pensaría que estoy loco » mais on ne peut pas employer de forme pronominale qui n’existe pas pour « pensar » bien qu’on puisse l’entendre dans la langue parlée.
Cf. le forum de Word Reference : « Pensar no tiene forma pronominal. Coloquialmente puede usarse así por confusión con imaginarse (se pensó ganador) u otros verbos que implican actividades intelectuales, o mentales en general. »
Il ne faut pas confondre la forme pronominale (« je me croirais fou ») et la forme impersonnelle avec SE : « La imagen del retrato robot aparece en pantalla y podría pensarse que corresponde a la de nuestro buen amigo Hans », (Alfonso Sastre 1991). Il ne faut pas non plus la confondre avec un pronom complément indirect. Toujours sur Word reference : «Otras veces se le agrega un dativo de interés para transmitir la idea de que algo va a ser sopesado con mucho cuidado »:
Mejor me lo pienso.
Esa respuesta tengo que pensármela
bien.
Piénsatelo dos veces antes de firmar
cualquier contrato.
Un trouble inconnu se serait produit dans mon cerveau...
Il est impossible d'utiliser ici un subjonctif imparfait ("se hubiera producido") à la place du conditionnel ("se habría producido") parce qu'il s'agit d'une hypothèse sur le passé. Nous sommes donc en présence du même phénomène que dans la première phrase : le futur hypothétique de "estaré loco". Si l'hypothèse porte sur le présent on emploie le futur et si l'hypothèse porte sur le passé on emploie le conditionnel (la plupart des linguistes disent d'ailleurs que le conditionnel n'est pas un mode en soi, comme l'indicatif ou le subjonctif, mais une simple modalité du futur)
Qu’essaient de noter
Deux possibilités mais attention à la construction : la préposition DE s’emploie avec « tratar » mais pas avec « intentar »
Voy a intentar explicarte la forma de resolver las ecuaciones.
Voy a tratar de explicarte...
(forum Word reference).
Touches du clavier cérébral
Eviter la répétition maladroite « teclas del teclado ». Lorsqu’il considère l’ensemble des touches, l’espagnol se contente de « teclado » et dit par exemple : « el teclado del piano ». Lorsqu’il envisage les touches une par une, il dira « las teclas del piano ». Le problème ici vient de ce que l’expression est métaphorique et que « las teclas del cerebro » peut sembler incongru. La solution consiste à garder « teclado » mais à employer un autre mot pour traduire « touches » : « una de las imperceptibles piezas del teclado cerebral... »
Frémissement
"Barboteo" ne convient pas car le mot ne s'applique qu'aux liquides. On a le choix entre "temblor" et "vibracion".
Oreilles
Il s'agit évidemment du sens de l'ouïe : oídos et pas orejas.
Cependant
Penser à l'existence de "empero", surtout dans un texte littéraire.
Donc
Ne pas traduire systématiquement par « entonces ». Marquant la conclusion de tout un raisonnement, « así pues » serait ici beaucoup mieux.
Une dépêche
Beaucoup ont traduit comme s’il s’était agi d’un communiqué de presse, dont on demande ce qu’il viendrait faire dans ce contexte. Il est vrai que l’on parle en français de dépêches d’agence : il s’agit des informations de tout type – pas seulement des communiqués – que les agences de presse (AFP, Reuter, Associates Press, etc.) envoient aux périodiques qui y sont abonnés. Tout cela circule aujourd’hui sur Internet. Mais autrefois, les dépêches d’agence arrivaient par « telex », une sorte de grosse imprimante mécanique qui n’arrêtait pas de « taper » des dépêches dans les locaux d’un journal. Autrement dit, elles étaient envoyées par télégraphe – tout comme les télégrammes, qui ont eux aussi disparu. En ces temps lointains où il n’y avait ni mobiles ni WhatsApp, il n’existait pas d’autre moyen, lorsqu’on avait une nouvelle très urgente à communiquer à quelqu’un, que de lui envoyer un télégramme depuis le bureau de poste. La transmission était pratiquement immédiate et la petite enveloppe bleue où se trouvait le texte était amenée au domicile personnel du destinataire par le « télégraphiste ». Etant donné le prix d’un tel procédé, on ne l’utilisait que dans des cas très urgents qui bien souvent étaient aussi très graves. D’où l’inquiétude qui s’emparait des gens lorsqu’ils voyaient arriver un télégramme.
Traduction proposée
[Je marque en bleu les points délicats à traduire ou les mots et expressions
auxquels on ne pense pas toujours et qu'il peut être utile d'avoir en mémoire]
¿Estaré loco?
Me pregunto si estaré loco. Al pasearme hace un rato a pleno sol por la orilla del río, me han entrado dudas sobre mi razón, y no dudas imprecisas como las que tenía hasta ahora, sino dudas concretas, absolutas. He visto locos; he conocido a algunos que seguían siendo inteligentes, lúcidos y hasta clarividentes en todos los ámbitos de la vida, salvo sobre un punto. Hablaban de todo con claridad, con soltura, con hondura, y de pronto, al tocar el escollo de su locura, su pensamiento se fragmentaba en pedazos, se diseminaba y se hundía en ese océano espantoso y furioso, lleno de olas saltarinas, de nieblas, de borrascas, que se denomina “demencia”.
Con certeza me creería loco, totalmente loco, si no fuera consciente, si no conociera perfectamente mi estado, si no lo sondeara y analizara con completa lucidez. No sería pues, en suma, sino un alucinado que razona. Un trastorno ignorado se habría producido en mi cerebro, uno de esos trastornos que los fisiólogos intentan observar y precisar hoy en día; y ese trastorno habría ocasionado en mi espíritu, en el orden y la lógica de mis ideas, una profunda grieta. Fenómenos similares ocurren en el sueño, que nos pasea a través de las más inverosímiles fantasmagorías sin que nos sorprendamos, porque el aparato comprobador, porque el sentido del control está dormido; mientras que la facultad imaginativa vela y trabaja. ¿No podría ocurrir que una de las imperceptibles piezas del teclado cerebral se encontrara paralizada en mí? [...] Pensaba en todo eso siguiendo la orilla del agua. El sol cubría la claridad del río, convertía la tierra en una delicia, colmaba mi mirada de amor a la vida, a las golondrinas, cuya agilidad es un gozo para mis ojos, a las hierbas de la ribera cuya vibración es un regalo para mis oídos.
Poco a poco, empero, me invadía un inexplicable malestar. Una fuerza (me parecía), una fuerza oculta me entumecía, me detenía, me impedía seguir adelante, me arrastraba hacia atrás. Experimenté esa dolorosa necesidad de volver a casa que te oprime cuando has dejado en ella a algún ser querido enfermo y que te asalta el presentimiento de una agravación de su mal.
Así pues, regresé muy a pesar mío, seguro de que iba a encontrarme en casa con una mala noticia, una carta o un telegrama. No había nada; y me quedé más sorprendido e inquieto que si hubiera tenido de nuevo una visión fantástica.