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Pour m'écrire

 

 

 

La vérité sort de la bouche des enfants

 

En effet, il faillit arriver le pire. Gustave, qui s’était déjà signalé à l’attention de sa mère en glissant une aile de poulet dans la poche de son pantalon du dimanche, essaya de faire avaler au chien une rasade de vin rouge, dont il renversa un demi-verre sur la robe blanche de sa cousine Lucienne. Gustave fut giflé, et les femmes poussèrent tous les cris qu’il fallait, mais le vétérinaire était si courroucé qu’il ne se tint pas de le faire voir.

-    Du moment qu’il se sent encouragé par son père, il ne s’en tiendra pas là.

-    Tu veux dire que je l’ai encouragé à jeter du vin sur la robe de la petite ?

-    Je n’ai pas dit que tu l’encourageais, j’ai dit qu’il se sentait encouragé. Tu conviendras que si tu t’étais montré moins indulgent, l’accident ne serait pas arrivé ?

-    Je ne conviens de rien du tout. Tu dis toi-même que c’est un accident.

-    Un accident qu’il était facile de prévoir.

-    Tu l’avais prévu, toi ?

-    J’avais prévu qu’il allait arriver quelque chose d’à peu près semblable.

-    Oui ? Eh bien, c’est dommage que tu n’aies pas eu autant de flair l’autre jour, ta lettre ne serait pas aujourd’hui chez Maloret…

Le rappel de sa maladresse devant toute la famille humilia le vétérinaire ; sa femme sentit que la dispute était à un mauvais tournant, et crut pouvoir l’apaiser :

-    Ce n’est presque rien, il suffira de savonner à l’endroit de la tache…

Ferdinand, les joues encore rouges de son humiliation, jeta sur son verre de vin un regard d’ironie et dit en ricanant :

-    Oh ! non, il ne peut pas tacher !

Il regretta son ricanement presque aussitôt. Honoré, qui soupçonnait l’Adélaïde de mettre de l’eau dans le vin des ses invités, comprit tout de suite l’allusion. Il interrogea :

-    C’est vrai ce que dit Ferdinand, que tu mets de l’eau dans le vin ?

L’Adélaïde et Ferdinand se récrièrent en même temps.

-    Voilà que je mets de l’eau dans le vin !

-    Je n’ai jamais dit une chose pareille ! protestait le vétérinaire avec sa voix taillée en pointe.

-    Tu l’as dit ! tonna Honoré, et tu ne l’as pas dit franchement parce que tu ne sais rien dire franchement ! que tu seras toujours le même jésuite avec tes airs de mourir pour la République tous les matins ! C’est comme ton général Boulanger, qu’est ce que c’est encore celui-là ? Un jean-foutre d’enfroqué avec des chapelets plein ses bottes ! Nom de Dieu, de l’eau dans mon vin…

-    Je t’assure, tu ne m’as pas compris, Honoré, je n’ai pas dit…

-    C’est ça, par-dessus le marché, je suis un abruti. Je n’ai pas compris, et vous autres non plus, vous n’avez pas compris ?

Honoré n’interrogeait personne et n’attendait point de réponse. Il y eut un temps de silence, et Antoine déclara d’une voix qui détonnait un peu, parce qu’il savait que ses paroles n’étaient pas de celles qu’il pût expier par un pensum de cinq cents lignes :

-    Moi j’ai cru comprendre, à ce que disait mon père, que vous aviez mis de l’eau dans le vin !

 

Marcel Aymé, La jument verte