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Lancement d’un toréro

 

 

« Un torero ça se lance comme une marque de lessive. Il y a beaucoup de marques de lessive et il y a beaucoup de toreros. Celui qui gagne n’est pas forcément celui qui a le meilleur produit mais celui qui sait le vendre le mieux. Moi j’ai tout de suite compris que ce gosse valait de l’or. Pas parce que c’était un grand torero. Les règles de la tauromachie semblaient lui être aussi inconnues que les règles du cricket. Du point de vue de l’art il offrait même un spectacle assez lamentable. Mais qu’on ne me parle pas d’art dans l’arène. L’art c’est au musée du Prado qu’il se trouve. Dans l’arène il faut autre chose. Moi, dans l’arène, il n’y a qu’une seule chose qui m’intéresse : un gosse qui peut exciter une foule. Montrez-moi un gosse qui puisse faire dresser les cheveux à tout le public d’une arène et je vous dirai : voilà un gosse qui gagnera de l’argent comme matador. Manuel Benitez, lui, voulait tellement s’acheter sa Mercedes, il voulait tellement devenir, comme il disait, « un monsieur à panama et à gros cigare », qu’il était prêt à toutes les folies. Et ces folies il pouvait les réaliser quand il voulait, parce que lui, il ne connaissait pas la peur, cette maladie qui prend les tripes des plus grands matadors et qui les paralyse.

A Palma, j’ai vu la façon dont les gens réagissaient aux excentricités de Manuel. Tout y était : l’angoisse, la stupéfaction, l’effroi. Ah l’effroi. C’était ça surtout. Ce môme leur donnait la frousse. Avec un courage insensé, il leur donnait la chair de poule. Et ça, ça faisait venir les gens dans une arène. Voilà ce que j’allais vendre : le courage désespéré d’un môme. Voilà où était la fortune. Avec un peu de chance, à la fin de l’été, je serais à nouveau millionnaire. Et lui aussi. A condition qu’l ne se fasse pas trop salement embrocher avec ses excentricités.  (…) Mais pour l’instant il fallait battre le fer tant qu’il était chaud et vite répéter ailleurs le succès de Palma. Ce n’était pas facile. J’avais récupéré mon argent avec la corrida de Palma. Mais mes parents me harcelaient pour que je l’apporte au prêteur et que je récupère les bijoux. Ils ne comprenaient rien aux ambitions des hommes. Ils voulaient leurs bijoux alors que je tenais dans la main le plus beau bijou du monde : le courage d’un môme. »

 

Dominique Lapierre et Harry Collins, Ou tu porteras mon deuil, 1967.