Retour à l'accueil
Pour m'écrire


Corrigé du thème de Françoise Chandernagor

 

1. Texte à traduire

Un bonheur simple

En mai, la pluie cessa. Par la porte-fenêtre de sa chambre (elle ne quittait plus que rarement son lit), la Comtesse apercevait un ciel gris-bleu où flottaient quelques nuages de laine rose ; des oiseaux tout neufs volaient comme des feuilles. Elle devinait les petites pousses, les fleurs des pommiers… la fenêtre ouverte, elle respirait mieux ; il lui sembla même que la douleur lâchait prise ; elle passa quelques nuits calmes, dormit, et quand entre deux rêves elle s’éveillait, elle contemplait avec plaisir, à la lueur de la bougie qu’on laissait brûler, la grande chambre qui était désormais devenue tout son empire. Deux ans plus tôt elle en avait fait retapisser les murs d’un de ces papiers imprimés à la planche qui imitaient les ramages fleuris des indiennes.

Elle regardait ces grands dessins, colorés comme des souvenirs, puis les courtines à rayures blanches, n ves aussi, de son lit, et le grand tapis qu’elle avait brodé : appuyée à ses oreillers, elle souriait à ses meubles. Même couchée, même dolente, elle éprouvait encore, par bouffées, un bonheur immense à vivre dans sa maison, et à y mourir s’il fallait.

Mais mourir, en vérité, elle n’y songeait pas sérieusement : sa fièvre était tombée et elle  retrouva assez de forces pour faire sa toilette tous les matins et descendre déjeuner ; elle fit même honneur au fameux « farci » d’Hélène ; « quand je serai morte », dit-elle (tout le monde protesta), « quand je serai morte, il ne faudra pas rester ici, petite fille, il faudra partir en ville et y ouvrir une auberge, je suis sûre que vous serez une grande cuisinière. »

Françoise Chandernagor, L’enfant des Lumières, Paris, 1995

 

 

2. Notes et commentaires

En mai, la pluie cessa

"Dejó de llover" est évidemment possible. Mais la phrase frappe en français par sa brièveté, d'autant plus volontaire et étudiée que les phrases suivantes sont longues et lentes. Or il se trouve que l'espagnol dispose d'un verbe qui n'existe pas en français et qui signifie à lui tout seul "cesser de pleuvoir". Pour rendre l'effet de soudaineté recherché par l'auteur, il vaut mieux traduire par : "En mayo escampó".

Porte-fenêtre

Même si aujourd'hui on utilise en ce sens "puerta ventana", le DRAE indique que "puertaventana" (en un seul mot) est synonyme de "contraventana", c'est-à-dire de volet. Dans un texte qui essaie de recréer par sa langue un "climat" propre au XVIIIème siècle, on préfèrera une expression plus "classique" : "puerta vidriera".

Elle ne quittait plus que rarement son lit

Deux constructions syntaxiques conjointes : "ne... que" (idée de restriction) et "ne... plus (idée de temps). Il faut traduire les deux. Plusieurs solutions : "ya no dejaba (abandonaba) sino escasas veces la cama" ou "apenas si ya dejaba la cama más que escasas veces". On peut choisir "contadas"au lieu de "escasas" et il vaudrait sans doute mieux "lecho"  que "cama" pour être en harmonie avec une langue qui essaie de mimer celle du XVIIIème siècle.

des oiseaux tout neufs

Pour l'adverbe "tout" voir le corrigé de la question numéro 1. Si le mot "oiseaux" n'avait pas été suivi par "tout neufs", le mieux serait de traduire par "avecillas" qui est dans toutes les mémoires à cause du célèbre "Romance del prisionero" (Que por mayo era por mayo/cuando hace la calor...). Mais si l'on choisit de traduire "tout neufs" par "nuevecitos", la succession de deux diminutifs ne serait pas très heureuse. On peut alors traduire par "polluelos" (qui s'applique en espagnol à tous les oisillons et pas seulement aux poussins). Ne pas oublier l'article "unos".

petites pousses

Plusieurs possibilités pour "pousses" : pimpollo, brote, retoño... Pour "petites" je préfère "diminuto" plutôt que "pequeño", toujours à cause du niveau de langue.

la fenêtre ouverte

Ne pas oublier la préposition "con", obligatoire en espagnol

lâchait prise

Pour le sens beaucoup de verbes conviennent: disminuir, menguar, apaciguarse, aliviarse, alejarse, apartarse, etc. Mais "lâcher prise" est assez fort et imagé en français. Il vaut mieux un verbe comme atenazar (dejaba de...) ou une expression comme soltar las garras ou soltar su presa, identique à celle du texte.

entre deux rêves

"entre dos sueños" n'est pas faux mais "entre sueño y sueño" me semble préférable.

désormais

L'adverbe de temps "désormais" a deux valeurs en français selon qu'il est en rapport avec le présent de l'énonciation ou qu'il se trouve, comme ici, dans un récit au passé. Dans ce dernier cas, il peut avoir une valeur indéfinie ou marquer le début d'une étape nouvelle. L'étymologie confirme cette idée de coupure temporelle : des -  hora (comme dans d'ores et déjà) - mais (= magis latin ou más espagnol = plus) qui signifie donc "à partir de cette heure et plus (en avant)". On peut penser à une traduction du genre "desde entonces" ou "desde aquel momento". Le problème est qu'on a l'impression que la tournure espagnole situe la "coupure" à partir du moment évoqué dans la description (le mois de mai) alors que le texte évoque une durée temporelle plus vague (valeur indéfinie de l'adverbe) correspondant au moment où le personnage est tombé malade : c'est ainsi que la phrase suivante commence par "deux ans plus tôt". Cette idée d'un moment étendu à la fois vers le passé et vers un avenir envisagé comme définitif, est peut-être mieux rendue en espagnol par un simple "ahora" qui peut s'employer avec un temps du passé. La Gramática de le Real Academia écrit : "se usa como equivalente aproximado de "en este punto" y en tal caso es compatible con el pretérito : "Ahora llegó a la amenaza".

tout son empire

Pour le prédéterminant "tout" voir le corrigé des questions de grammaire.

en avait fait retapisser

Verbe factitif (voir corrigé des questions de grammaire). Deux traductions possibles: "mandar" ou "hacer". On préfèrera la première, plus conforme aux habitudes académiques et donc à une langue un peu "ancienne". Le pronom "en" n'existe pas en espagnol. Il faudrait préciser "de la habitación", ce qui constituerait une répétition inutile, aucun doute n'étant possible. Quant à "retapisser", l'usage du préfixe "re-" étant beaucoup moins fréquent en espagnol qu'en français, il convient de tire "empapelar de nuevo".

imprimés à la planche

Pour "imprimer", on dit "estampados". On trouve la construction "estampado a la plancha" et "estampado con plancha". Je préfère la première tournure qui me semble évoquer le procédé technique en tant que tel.

qui imitaient les ramages fleuris des indiennes

Pour le verbe, on peut se contenter de "imitar" mais on pourrait songer à "semejar", plus littéraire. Le mot "ramaje" signifie en espagnol "conjunto de ramas" et désigne donc plutôt le vrai branchage d'un arbre et non pas les dessins décoratifs imprimés sur papier ou tissu et représentant des rameaux, feuilles, etc. Le DRAE définit en revanche "rameado": "dicho de un dibujo o de una pintura que representa ramos". Il vaudrait donc mieux dire "motivos rameados y floridos". Quant aux "indiennes", il s'agit en français comme en espagnol, d'étoffes de coton peintes ou imprimées, primitivement fabriquées en Inde.

colorés

Ne pas confondre en espagnol "colorado" et "coloreado".

courtines

Il s'agit évidemment des rideaux du lit ainsi qu'il est précisé un peu plus loin dans la phrase. Dans la mesure où il y en a nécessairement plusieurs, il vaut mieux employer en espagnol "cortinaje", qui désigne un "conjunto de cortinas" et qui a le même aspect, un peu démodé, que le français "courtines".

à rayures

plutôt "de rayas" que "con rayas" dans la mesure où il s'agit d'une caractéristique inhérente. On peut aussi penser à "listas".

tapis

Dans la mesure où il a été brodé, il ne peut pas s'agir d'un tapis de sol ("alfombra") mais d'une pièce décorative ("tapiz")

elle avait brodé

on peut ici exprimer le pronom "ella" pour marquer une légère insistance sur le fait que la Comtesse a elle-même fait cet ouvrage de broderie. L'espagnol dispose de trois choix (rien, ella et ella misma) là où le français n'en a que deux (elle et elle-même) : il ne faut pas négliger l'existence de cette possibilité supplémentaire.

appuyée

"apoyada" ou "respaldada". "Recostada" aurait pu convenir mais on ne le retient pas pour éviter la répétition avec "acostada" un peu plus loin.

éprouvait

se rappeler le sens espagnol de "experimentar"

un bonheur immense à vivre

La traduction de la préposition "à" est ici délicate. "Felicidad en" ne me semble pas conforme aux habitudes de la langue. Même si la tournure est un peu lourde, je crois que la seule tournure vraiment correcte est "por el hecho de".

et à y mourir

L'espagnol ne dispose ni du pronom "en" ni du pronom "y". On est obligé de dire: "y a morir en ella".

s'il fallait

plutôt que "si hiciera falta", on dira avec une expression très espagnole qui correspondrait à un ablatif absolu latin : "llegado el caso"

mourir... elle n'y songeait pas

A nouveau le pronom "y". Pour éviter des constructions un peu lourdes tout en gardant l'emphase sur "mourir", on peut choisir de traduire "songer à" par un verbe avec COD comme "plantearse algo"

tous les matins

Voir corrigé des questions de grammaire.

faire honneur à

Le DRAE ne laisse aucun doute sur la traduction. Il faut employer le pluriel. Cf. "Hacer los honores. Dicho de un anfitrión : atender a sus invitados. Dicho de un invitado: manifestar aprecio de la comida tomando bastante de ella". Retenir au passage les deux mots espagnol pour les sens opposés du mot "hôte" en français: "anfitrión" et "invitado" (ou "huesped", qui n'est jamais synonyme de "anfitrión".

"farci"

On pourrait dire "relleno" mais c'est un peu inexact (= la farce, pas le farci). Le mot français existe comme il est souvent de règle pour la cuisine : "farci"

Quand je serai morte

Le subjonctif est obligatoire. Voir corrigé des questions de grammaire.

Tout le monde

Le pronom "todos" suffit. Voir corrigé des questions de grammaire.

vous serez

Le vouvoiement est normal en français, surtout dans un contexte du XVIIIème. Mais il choque en espagnol dès lors que la Comtesse s'adresse à une très jeune domestique. Aucun candidat n'a pensé à utiliser le pronom d'adresse qui correspondrait dans l'espagnol de l'époque : "vos". De même aurait-on pu traduire, si nécessaire, un vrai vouvoiement par "Vuestra Merced".

 

 

3. Traduction proposée

Una felicidad sencilla

En mayo escampó. Por la puerta vidriera de su dormitorio (ya no dejaba el lecho sino contadas veces), la Condesa vislumbraba un cielo gris azulado por el que flotaban unas nubes de lana rosa; volaban como hojas unos polluelos nuevecitos. Adivinaba los diminutos pimpollos, las flores de los manzanos... Con la ventana abierta respiraba mejor; hasta le pareció que el dolor soltaba su presa ; pasó unas noches tranquilas, durmió y cuando entre sueño y sueño despertaba, contemplaba complacida, a la luz de la vela que dejaban encendida, el gran dormitorio que ahora se había convertido en todo su imperio. Dos años antes había mandado empapelar de nuevo las paredes con uno de aquellos papeles estampados a la plancha que imitaban los motivos rameados y floridos de las indianas.

Miraba aquellos grandes dibujos, coloreados igual que recuerdos, y luego el cortinaje de rayas blancas, nuevo también, de su cama  y el gran tapiz que ella había bordado: respaldada sobre las almohadas, sonreía a sus muebles. Incluso acostada, incluso doliente, seguía experimentando a bocanadas una felicidad inmensa por el hecho de vivir en su casa y de morir en ella, llegado el caso.

Pero a decir verdad el morir no se lo planteaba en serio. La fiebre había caído y recobró suficientes fuerzas como para asearse cada mañana y bajar a desayunar; hasta hizo los honores al famoso "farci" de Elena. "Cuando yo haya muerto - dijo - (todos protestaron), cuando haya muerto no habéis de seguir aquí, hijita, tendréis que iros a la ciudad y allí abrir una posada; estoy segura de que seréis una gran cocinera".

Françoise Chandernagor, L'enfant des Lumières