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Pour m'écrire

 


Corrigé de « Une rencontre »

 

Préambule.

 

Le texte proposé est extrait de ce qui fut un roman-culte pour les lycéens d’autrefois, un peu l’équivalent du Petit Prince pour les écoliers, mais qui n’aurait pas connu la même fortune auprès du public d’aujourd’hui.

 

A la fois onirique et méticuleusement ancrée dans la biographie de l’auteur, cette histoire d’amitiés adolescentes, d’aventures improbables et d’amour fou est à l’image de la Sologne qui lui sert de décor avec ses forêts, ses brumes, ses étangs, ses fêtes énigmatiques, ses châtelaines rêveuses et ses mystérieux bohémiens, une Sologne où paysage imaginaire et paysage réel finissent par se confondre comme s’ils étaient le reflet l’un de l’autre dans quelque lagon perdu de la mémoire.

 

Or, plus encore que par les détails de l’histoire elle-même, l’atmosphère magique où baigne le roman est créée par la puissance évocatrice d’une écriture au charme suranné, qui peut même sembler poussiéreux et vétuste au lecteur d’aujourd’hui. La langue se veut non seulement classique mais soignée, distinguée, presque trop cérémonieuse et fignolée parfois, comme on l’enseignait jadis aux petits paysans dans les écoles primaires (le père du narrateur et aussi celui de l’auteur étaient instituteurs), ce qui explique aussi son succès auprès du jeune public de l’époque, succès qui s’est poursuivi tout le temps qu’a duré cette conception de l’enseignement scolaire. Le style reflète ainsi à sa manière l’évocation nostalgique de l’adolescence et une certaine aristocratie des mœurs où les passions les plus violentes se disent avec élégance et retenue et n’en sont que plus mystérieuses, plus cruelles, plus farouches et plus désespérées.

 

C’est donc sur l’écriture elle-même que devait porter le principal effort de traduction. La tâche n’était pas facile parce que les deux langues n’ont pas du tout la même histoire et que rien ne correspond, au siècle d’Or espagnol, à la langue de Racine ou de Madame de Lafayette : l’espagnol dit « classique » est en réalité « baroque ». Au-delà même de la correction grammaticale et de la précision lexicale, la principale difficulté du texte (mais aussi son principal intérêt) était donc le « rendu » du style. C’est pour cette raison que j’ai voulu en guise de préambule dire quelques mots sur le roman, n’étant pas très sûr qu’on le lise encore aujourd’hui. Je pense qu’on comprend mieux ainsi le « ton » qu’il faut essayer de garder tout au long de la traduction, un ton fait de mélancolie, de réserve et de pudeur à l’image des sentiments évoqués alors que l’espagnol est  plus anguleux et plus rude. Quelle stratégie adopter en de telles circonstances ? Il est évident qu’on ne pourra pas trouver d’équivalents dans le mot à mot, expression par expression et tournure par tournure. C’est donc l’impression d’ensemble qu’il faut essayer de transposer et pour cela la seule solution est la suivante : ne pas s’obstiner à trouver à chaque fois des solutions qui n’existent pas mais penser quand c’est possible à des termes et à des formules qui en soient comme l’écho à distance alors même que le texte français ne semble pas l’imposer. Il s’agit donc de compenser les fiascos inévitables à un endroit par des trouvailles ingénieuses à un autre endroit de telle sorte que la subtilité un peu désuète du ton général soit préservée dans la mesure où elle peut l’être.

 

Pour celles et ceux qui éprouveraient de la curiosité pour ce roman, aujourd’hui un peu oublié, je signale que de nombreux sites internet lui sont consacrés – par exemple celui-ci


Yvonne

 

 

Yvonne de Quiévrecourt, la  vraie  « jeune fille élancée » du roman.

 

Commentaires

 

“Un instant”: le substantif est ici employé à la place d’une locution adverbiale (=pendant un instant). En tête de phrase, l’espagnol doit indiquer cette fonction circonstancielle par une préposition comme “durante”. Si dans cet emploi le nom est postposé par rapport au verbe, la préposition peut être supprimée (voir plus loin « se detuvieron un rato »). On trouve par exemple :

 

-       « Entonces, durante un instante de interminable intensidad, Gregorio se atrevió a considerar la hondura de su angustia » (Luis Landero)

 

-          “el aire se impregnó un instante de polvos de maquillaje” (Javier Marías).

 

 

Voir grammaire de Coste et Redondo p. 494. Il faut aussi signaler que “instante” semble désigner en espagnol un laps de temps très court, peut-être plus court qu’en français alors que nous avons affaire ici à un moment de contemplation. C’est pourquoi on utilise fréquemment « momento », « rato » ou le pluriel « unos instantes ». Je propose donc soit « Durante un momento », soit « durante unos instantes ». Le même problème se pose plus loin : « elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage ».

 

« Se pencher sur » : « inclinarse sobre ». Le verbe « asomarse » ne convient pas car il implique le fait de montrer une partie du corps ( = « sacar o mostrar algo por una abertura o por detrás de alguna parte ») par exemple « asomarse a la ventana » ou « su cabeza asomaba por encima de la tapia ».

 

« Barrière ». « Barrera » n’est pas impossible mais dans le contexte il me semble préférable d’employer « barandilla » ou, mieux encore « pretil » ( « murete o vallado de piedra u otra materia que se pone en los puentes y en otros lugares para preservar de caídas ») qui contribue, comme je l’indiquais en préambule, à créer une atmosphère linguistique un peu sophistiquée alors même que le mot « pretil » n’est pas du tout alambiqué.

 

« Entourer » = ici « cercar » s’impose.

 

« Plissé ». Bien que « plisado » soit admis par la RAE, il semble préférable surtout pour un liquide d’employer « rizado ». Cf. « el mar está rizado ». A signaler : « une mise en plis »  = « un moldeado » (« rizar o dar forma al cabello: estos rulos moldean sin dañar »).

 

« Costume d’étudiant romantique ». Dans la mesure où l’expression implique une certaine recherche vestimentaire, on peut penser à un autre mot que « traje », appartenant là encore à un langage plus recherché : « atuendo » par exemple conviendrait assez bien.

 

« Venait mouiller ». Le verbe « venir » n’implique pas ici un déplacement ni le caractère fortuit d’une action. C’est une simple mise en relief du verbe à l’infinitif qui correspond au troisième sens de « venir+infinitif » tel qu’il est défini dans le TLF :

 

Venir + inf.

 

1. Indique le but du mouvement au terme duquel se réalise l'action exprimée par l'inf., le commencement de l'action exprimée par l'inf. Venir acheter, réclamer qqc.; venir voir qqc.; venir chercher, voir qqn; venir demander conseil. Juliette eut presque de la joie lorsqu'elle entendit le pas de sa grand-mère qui venait vérifier au salon le bon fonctionnement des convenances (MIOMANDRE, Écrit eau, 1908, p. 137).


2. [Indique le caractère fortuit ou possible de l'action exprimée par l'inf.] On viendra sans doute dire que. Que le courtisan ne vienne pas ramper sur mon amour; que la vipère ne vienne pas jeter son venin sur mes fleurs (DUMAS père, Intrigue et amour, 1847, 7e tabl., 3, p. 274).

 

3. [Indique une mise en relief de l'action exprimée par l'inf.] Vous venez prétendre que; ne venez pas dire que. Le souvenir vague et confus venait étinceler par moments à son esprit (SUE, Atar-Gull, 1831, p. 18). Mais une occupation vint la distraire (FLAUB., Cœur simple, 1877, p. 25).

 


Toute tentative de rendre en espagnol cette construction propre au français, même par un autre verbe que « venir » - par exemple « llegar a » -,   semble lourde et redondante. Voir la discussion sur la traduction de « venir + infinitif » dans le forum de Wordreference

  (http://forum.wordreference.com/showthread.php?t=229880).

 

Bien que l’expression soit toute simple en français, on se trouve donc face à l’un de ces problèmes de traduction n’ayant aucune solution satisfaisante. La seule possibilité est de « mettre en relief l’action exprimée par l’infinitif » en choisissant un verbe plus suggestif que « mojar » : on peut par exemple penser à « bañar » qui est tout à fait possible en espagnol (le dictionnaire de la RAE donne comme exemple : « el mar bañaba las murallas de la ciudad »).

 

« de petits balcons ». L’espagnol préfèrera l’usage du diminutif plutôt que l’adjectif « pequeños ». Il vaut mieux, par ailleurs, traduire l’article > « unos balconcitos ». Ne pas oublier que les mots « agudos » comme « balcón », ou à diphtongue comme « huevo », ont un diminutif en « -cito » / « -cillo ».

 

« la rive » : « orilla » et « ribera » sont synonymes et peuvent s’employer pour le bord de la mer ou le bord d’un cours d’eau. Mais l’usage penche malgré tout pour « ribera » quand il s’agit d’un fleuve ou d’une rivière. On parlera par exemple de « aves de ribera » pour le gibier d’eau :  « *aves de orilla » serait ici impossible et, réciproquement, « aves de ribera » ne pourrait désigner des mouettes ou des goélands. 

 

« comme un chemin de halage ». Exemple-type des solutions envisageables pour la « transposition d’ensemble » du style d’Alain-Fournier dont le caractère un peu démodé peut être rendu en ayant recours à la tournure comparative avec « cual », relativement fréquente dans l’espagnol littéraire  >  « cual camino de sirga ». On préfèrera pour la même raison « anciana » à « vieja » pour traduire « vieille » ou « detenerse » au lieu de « pararse » un peu plus bas.

 

« élancée ». Plutôt « esbelta » que « espigada » qui implique un rapport avec l’âge (trop grande pour son âge, en français « montée en graine »).

 

« Lui parut bien grossier ». On peut songer au verbe « antojarsele algo a alguien » non pas au sens de « encapricharse » (avoir envie de) mais de « suponer » : « se me antoja que no vendrá » = j’ai l’impression qu’il ne viendra pas, il me semble qu’il ne viendra pas. Il y a dans « bien » une dimension de subjectivité qui n’existe pas dans « muy ». On peut rendre cette nuance par « harto + adjectif ». Cf. « tiene una visión harto complicada de las cosas » =  il a une vision bien compliquée des choses.

 

« Voilà sans doute ». On ne peut pas traduire par des expressions comme « ahí está » ou « aquí viene » qui supposent un repérage dans l’espace. « Voilà » est ici un simple emphatique de présentation. On a le choix entre « he aquí » ou une formule du type « debe de ser ».

NB. En voyant l'une des traductions proposées, je me suis demandé s'il était possible de trouver une contruction de type "he aqui a (avec un nom de personne)", qui me choquait au premier abord. En réalité, les grammairiens ne sont pas d'accord : tout dépend de la nature de "he". S'agit-il d'un adverbe d'origine arabe (comme le prétendent certains, dont la RAE jusqu'à la dernière édition du dictionnaire) ou bien d'une forme défective du verbe "haber" (comme le prétendent d'autres)? Dans le premier cas, c'est impossible puisqu'il n'y a ni verbe ni COD. Dans le deuxième, cela devient plus normal avec, malgré tout, les exceptions à une règle moins rigide qu'on ne croit parfois : des phrases comme "siempre eliges compañeros que viven lejos" ou "confia su hijo al vecino" sont possibles.

Pour en revenir à "he aqui", une discussion fort intéressante avec l'ensemble des arguments ici .

 

 

 

« Cependant » : valeur temporelle conforme à l’étymologie > « mientras tanto » ou « entretanto » et non pas « sin embargo » qui serait un contresens.

 

« Effacé ». On peut hésiter entre « borrado » (évanoui, disparu) et « borroso » (indistinct, confus, flou). Mais le premier me semble un peu brusque et le second inexact. C’est pourquoi je choisirais plutôt un synonyme de « borrado » comme « desvanecido ».

 

« Taille ». Ne pas confondre « talla » et « talle » (= « cintura »). Ne pas confondre non plus « cintura » et « cinturón ». Pour les raisons déjà dites et répétées, on préfèrera « talle » à « cintura ».

 

« Traits » (de visage) = « facciones ».

 

« la grande jeune fille » : « alta joven » ou « joven alta » me semblent des expressions un peu brusques et sommaires, surtout en fin de phrase, et qui s’accordent mal avec le ton posé, presque caressant, de l’évocation. Je préfère une formulation un peu plus ample comme « aquella muchacha tan alta » ou, mieux encore, « aquella muchacha de alta estatura ».

 

« Qui était bien le plus simple ». L’adverbe « bien » marque ici une valorisation intensive qui renforce l’adjectif « simple » par opposition à la première et fausse impression d’une tenue extravagante. Il s’agit donc de rectifier cette erreur. La toilette était évidemment très simple.

 

« simple » : « sencillo » plutôt que « simple » en parlant d’une tenue vestimentaire.

« sage » = discreto, decente, decoroso, recatado (beaucoup de mots en espagnol pour désigner ce qui relève de la pudeur féminine). 

 

Traduction proposée

 

 

Un encuentro

 

Durante unos instantes, en el jardín, Meaulnes se inclinó sobre el bamboleante pretil de madera que cercaba el vivero: quedaban hacia la ribera unas briznas de hielo, fino y rizado como una espuma.

 

Se vio a sí mismo reflejado en el agua, como inclinado sobre el cielo con su atuendo de estudiante romántico. [...] Por aquel lado, el agua de los estanques bañaba el pie de los muros y había, delante de varias puertas, unos balconcitos de madera que dominaban el chapoteo de las olas.

 

Desocupado, el paseante anduvo sin rumbo un largo rato por la ribera enarenada cual camino de sirga.

 

Estaba contemplando con curiosidad las grandes puertas de cristales polvorientos que daban a habitaciones ruinosas o abandonadas, a desvanes atestados de carretillas, de herramientas herrumbrosas y de tiestos rotos cuando, de repente, en el otro extremo de los edificios oyó crujir unos pasos sobre la arena.

 

Eran dos mujeres, una muy anciana y encorvada, la otra una joven rubia, esbelta cuyo vestido encantador, después de todos los disfraces del día anterior, le pareció primero a Meaulnes extraordinario.

 

Se detuvieron un rato para mirar el paisaje mientras Meaulnes se decía a sí mismo con un asombro que más tarde se le antojó harto grosero:

 

   He aquí sin duda lo que llaman una joven excéntrica – tal vez una actriz a la que han contratado para la fiesta.

 

Mientras tanto, las dos mujeres pasaban junto a él y Meaulnes, inmóvil, miró a la joven.

 

A menudo, más tarde, cuando se dormía después de haber intentado desesperadamente recordar el hermoso rostro desvanecido, veía pasar en sus sueños a filas de jovencitas que se parecían a aquella.  Una llevaba un sombrero igual que el suyo y otra tenía su misma postura algo inclinada; otra su mirada tan pura; así como otra su fino talle y otra también sus ojos azules; pero ninguna de estas mujeres era nunca aquella muchacha de alta estatura.

 

A Meaulnes le dio tiempo de ver, bajo una abultada cabellera rubia, un rostro de facciones algo breves pero dibujadas con una elegancia casi dolorosa. Y como ella ya había pasado delante de él, miró su vestido que era, desde luego, el más sencillo y recatado de los vestidos.