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Préambule.
Céline est l’un des plus grands stylistes du XXème siècle, ce qui en fait un auteur extrêmement difficile à traduire pour peu qu’on ne se contente pas du « sens » mais qu’on s’attache à rendre en espagnol cet extraordinaire travail sur la langue française dont l’auteur lui-même était particulièrement conscient :
« Je suis un styliste, si je peux dire, un maniaque du style, c'est-à-dire que je m'amuse à faire des petites choses. »
« Mes livres sont du style, rien d'autre, juste du style. C'est la seule chose qu'il faut chercher en écrivant. Qui sait combien ont essayé de copier mon style... mais ils ne peuvent pas. Ils ne peuvent pas tenir pendant quatre cents pages, essayer, ils ne peuvent pas... c'est tout ce que j'ai, le style, rien d'autre. Il n'y a pas de messages dans mes livres, c'est l'affaire de l'Église. »
Le style étant, par définition, inimitable – sauf à tomber dans le pastiche –, il en résulte qu’il est a fortiori intraduisible puisqu’il faudrait l’imiter… dans une autre langue. On ne peut même pas s’exercer au pastiche car celui-ci suppose qu’on soit en mesure d’identifier l’original. Or le postulat de la traduction littéraire, c’est qu’on ne connaît justement pas l’original puisque cela rendrait inutile l’entreprise même de traduire. Déjà ingrate par nature, la tache du traducteur devient ici acrobatique.
Heureusement, le thème n’étant pas un exercice de traduction à proprement parler, on se contentera de transposer ce texte en l’émaillant de traces d’oralité sans pour autant prétendre obtenir cette imbrication de gouaille banlieusarde et de fignolage savant qui caractérise le style de Céline. C’est l’atmosphère de cette page qu’on essaiera de rendre au mieux en tenant compte du fait que la vulgarité apparente de l’expression est simplement le reflet d’un désespoir assumé comme incurable. Et puisque Céline dit que le style consiste à « s’amuser » en faisant des « petites choses », nous essaierons de prendre cela comme un jeu.
« La vie vous arrive ». Le premier problème est la traduction du pronom « vous » tout au long du texte. L’ensemble du passage est un monologue où le personnage, enfermé dans sa solitude, ne cesse de se parler à lui-même comme s’il pouvait trouver ainsi une réponse à sa détresse tout en posant comme inéluctable la non-venue de cette réponse et, par suite, la continuation à l’infini du monologue. Toute cette page est donc une sorte de jeu avec l’impossible : un dialogue sans interlocuteur. Ce « vous » a en réalité une valeur d’impersonnel, c’est l’équivalent du « on » anonyme avec lequel le personnage s’identifie, perdant justement ainsi son « identité ». On peut songer à « uno » en espagnol, qui a précisément cette valeur. Mais on en aura bien sûr besoin pour traduire le « on » français. Il faudra donc alterner « uno » et « tú » : deuxième personne du singulier, qui semble plus normal en espagnol puisqu’il s’agit alors de distinguer l’impersonnel proprement dit (uno) et la présence virtuelle de soi-même comme interlocuteur (or on ne se vouvoie pas soi-même et on ne se parle pas, non plus, au pluriel – ce qu’impliquerait l’usage du « vosotros »).
« Des pleins paquets ». « Paquet » a ici le sens de « grande quantité ». Plusieurs possibilités : « montones de », « cantidad de » (ex : « en esta tienda hay cantidad de vestidos ») ou « un mogollón de ». Dans la mesure où le dernier est le plus argotique, on le choisira de préférence : ce mot n’est plus guère employé comme synonyme de « gorrón » (pique-assiette) mais est très courant au sens de « un tas de » (ex : « tengo un mogollón de grabaciones », « hay gente a mogollón » et même « me gusta mogollón », ça me plait vachement, ça me plait « trop ».) « Hacer las cosas a mogollón » = hacerlas mal, descuidademente (parce qu’on se contente de les faire « en gros »).
« Des pleines bordées ». Le mot français désigne au sens propre une partie de l’équipage d’un navire (bordée de bâbord, bordée de tribord) : l’espagnol emploie dans ce cas « brigada ». Toujours dans le vocabulaire de la marine à voile on dit « tirer une bordée » pour désigner la route parcourue par un bateau qui louvoie avant de virer de bord (en espagnol : « bordear » ou « dar una bordada »). On dit aussi « tirer une bordée » pour parler des marins qui vont de taverne en taverne (= « correrse una juerga »). « Bordée » signifie enfin une « grande quantité de » surtout lorsqu’il s’agit de paroles (« une bordée d’injures ») : en espagnol « una sarta de ». L’origine en est encore maritime : comparaison avec la salve d’artillerie, chaque bord d’un navire comportant une rangée de canons.
Le problème pour traduire ces deux expressions est la répétition de « plein ». Or on voit mal comment on pourrait utiliser un adjectif avec une expression formée à partir de « mogollón », qui se suffit à lui-même. Idem pour « montones » ou d’autres expressions du même genre. « Un mogollón de », c’est à la fois « pleins paquets » et « pleines bordées ». Je ne trouve pas de solution satisfaisante et préfère garder la répétition plutôt qu’essayer de traduire « bordées » et « paquets ». Mais on pourrait aussi traduire « bordées » par « brigadas de » en gardant la référence aux équipages.
« Ahuris ». Beaucoup de possibilités dont « atolondrados » ou « cabezas de chorlito ». Je choisis la deuxième expression car j’ai supprimé deux mots plus haut et, pour compenser, j’en rajoute un ici. C’est un peu une loi en traduction : veiller à l’équilibre de l’ensemble en « corrigeant » une carence à un endroit par un excès un peu plus loin.
« Dès le petit jour » est beaucoup plus expressif que « le matin ». On choisira quelque chose comme « al rayar el día ».
« Le boulot ». El « curro », el « currelo » (mots gitans passés à l’argot castillan). « Aller au boulot » : « ir a currar » (« a currelar ») ou « ir a pencar ». Je prends le deuxième parce que j’avais supprimé l’alternance « paquets » / « bordées » et j’introduis donc ici la succession de deux synonymes.
« Mignons » : péjoratif avec connotation (homo)sexuelle. « Monadas » est une possibilité. « Maricas » ou des mots analogues seraient beaucoup trop explicites et même faux car Céline veut seulement suggérer un climat où des hommes jeunes plaisantent en groupe et dans une promiscuité forcée. La connotation sexuelle peut passer en espagnol dans le choix de « cachondearse » pour « rigoler ».
« Faut voir ça » = à la fois « ça vaut le coup de voir ça » et « faut le voir pour le croire ». On peut traduire tout simplement par « hay que verlo » (qui appelle « para creérselo ») ou insister avec une expression du style « es como para no perdérselo »).
« Les maisons vous possèdent ». Il faut d’abord comprendre le sens en français. « Posséder quelqu’un », c’est le tromper, le rouler, lui faire des infidélités. Ce sens implique donc une personnification des maisons et se trouve confirmé un peu plus loin par « leur cœur est au propriétaire ». Les expressions similaires ne manquent pas en espagnol : « engañar a » serait trop faible, mais « dársela a alguien » ou « pegársela a alguien » conviennent parfaitement. On peut aussi songer à « engatusar ».
« Toutes pisseuses qu’elles soient ». Du point de vue grammatical, il s’agit d’une construction adverbiale exprimant la concession : elles sont pisseuses et pourtant… En français « tout » varie en genre et en nombre devant un féminin commençant par une consonne ou un h aspiré. On dira donc « toutes pisseuses qu’elles soient » mais « tout élégantes qu’elles soient » (c’est l’une des nombreuses subtilités de la langue française ». En espagnol on a le choix entre « con lo + adj + que + indicatif » et « por muy + adj + que + subjonctif ». Une fois résolu le problème grammatical, reste l’aspect sémantique. « Pisseuses » a ici deux sens. Le mot renvoie d’abord à la couleur et l’odeur des murs, qui semblent (ou sont effectivement) imprégnés d’urine. Mais appliqué à une femme, le mot est péjoratif et signifie « petite fille », c’est-à-dire une femme qui n’est pas une vraie femme (en particulier au lit). Les mots formés sur « mear » n’ont pas toutes ces connotations en espagnol. Je propose « churretoso » qui signifie « cubierto de manchas que ensucian la cara, las manos u otra parte visible del cuerpo » et qui s’emploie en particulier pour les enfants (toutes les mamans connaissent la propension des enfants à se salir). On parlera ainsi de « churretes de chocolate » ou « de mermelada ». « Casas churretosas » signifie donc qu’elles sont à la fois sales et gamines : ce sont de sales gamines et des gamines sales et pourtant elles vous possèdent car leur cœur est au propriétaire. Voilà ce que signifie donc cette phrase de Céline pour laquelle il était n’était pas aussi difficile de trouver un équivalent qu’on pouvait le penser au premier abord.
« Plates façades ». L’adjectif a deux sens principaux en français. Au sens concret, il veut dire « surface plane, sans relief ». Au sens figuré, il renvoie à ce qui est sans caractère saillant ni qualité frappante et qui est donc fade, médiocre, sans intérêt ou même méprisable : on parlera donc d’un style plat (tout le contraire de Céline), d’une histoire plate (= qui tombe à plat) ou d’un « plat personnage ». De nombreux équivalents en espagnol pour le sens figuré : soso, sosaina, sin gracia, insípido mais aussi malaje, mala sombra, patoso, etc. Le problème est qu’il faut privilégier l’aspect physique et concret car si elles sont « plates » ces façades, c’est que les maisons sont des « pisseuses » et qu’elles n’ont donc pas de poitrine (plates comme une planche à pain). Même s’il s’applique d’abord au nez, le seul mot qui me semble renvoyer à peu près à l’ensemble des sens est « chato » (en français « camard » d’où le nom argotique de la mort « la camarde » comme dans la chanson de Brassens, puisque les squelettes n’ont pas de nez). On peut tout à fait normalement dire « un edificio chato ». Mais on trouve aussi chez le cubain Severo Sarduy : « Casi todo le salió al revés, o inútilmente complicado, o aproximativo, o chato » (= sans intérêt)... Et chez l’argentin Jorge Andrade « El busto era abundante y firme y el vientre no era absolutamente plano; no era el vientre chato de las andróginas que pasan modelos, tenía una curva leve que le daba un atractivo femenino y sensual » (exemples tirés du CREA).
« Le proprio » : « el casero », qui appartient davantage au langage parlé que « dueño » et dont le sens est limité à la propriété des logements mis en location.
« Fumée » : « hollín » est plus précis que « humo », surtout dans une comparaison avec Detroit.
« courage des crabes ». Expression propre à Céline, qu’on ne trouve pas dans d’autres textes français. Elle renvoie probablement à l’image du « panier de crabes » prise en un sens littéral : chaque crabe essaie de s’en sortir mais il faut énormément de courage car ils s’entassent les uns sur les autres et avancent de travers. « Panier de crabes » au sens métaphorique se dirait en espagnol « nido de víboras », ce qui convient d’autant moins que le panier est simplement en arrière-plan dans le texte de Céline et qu’on voit mal comment le courage pourrait être un attribut des vipères. A noter que le signe astrologique du Cancer (crabe en latin) est symbole de l’emprisonnement car les crustacés sont enfermés dans leur coquille. Les habitants de cette banlieue imaginaire sont eux aussi des prisonniers. Ils ont été condamnés à perpétuité et doivent avoir le courage de survivre malgré tout, ainsi que le montre la suite de la phrase : « surtout quand on prend de l’âge et qu’on est bien certain d’en sortir jamais plus ». Dans la mesure où le langage astrologique est universel, on peut traduire littéralement en espagnol. Au lecteur de faire l’effort nécessaire pour comprendre : cet effort ne sera pas moindre en français.
« Aussi » à prendre dans un sens consécutif (c’est pourquoi).
« Jamais ». Pour insister, l’espagnol dispose du redoublement « nunca jamás ».
« La Seine ». Attention, les noms de fleuve sont masculins en espagnol : el Sena.
« Les gens grimpent sur les tas ». Comme on est au bord de la Seine, le mot le plus adapté est sans doute « ribazo » dont le sens premier est « Porción de tierra con elevación y declive. »
« Seine ou pas ». Il faut développer : « con el Sena delante o no » ou même « Ni aunque les pongan el Sena delante ».
« Le pays ». On peut penser à « pueblo » ou « tierra ». Mais c’est impropre en parlant d’une banlieue. Il vaut sans doute mieux choisir « patria » qui évoque davantage les différents sens de « pays » en français (on dit "patria chica" pour parler de l'endroit où on est né et le rapprochement étymologique "pays"/"paysan" n’existe pas en espagnol). Dire « se les está quemando el país » me semble, là encore, un peu étrange pour désigner une banlieue.
« Crever de faim ». Plusieurs possibilités : « cascar », « diñarla », « palmarla ».
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