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Notes de commentaire sur la version de Quevedo "Trampeando"



Trampeando : Un titre au gérondif peut se traduire par un nom semi-abstrait – « filouteries » – ou un nom pris dans une action – « entre filous », « filous et filoutés ». On pourrait aussi penser, mais c’est un peu long, à : « scènes de la vie en filouterie » ou à une expression lexicalisée : « A trompeur, trompeur et demi. »

Codiciosos : Je préfère "cupides", qui renvoie en espagnol comme en français, à la notion de cupiditas en latin, qui avait donné "cobdiçia" en espagnol médiéval, d'où "codicia" et "codicioso". Mais on peut aussi envisager "avare" que le TLF présente comme un quasi-synonyme.

       Cupide [En parlant d'une pers.] Qui est avide d'argent et de richesse. (Quasi-)synon. contextuels avare,  avide, intéressé, rapace; anton. désintéressé, prodigue.

"Avaricieux" a l'avantage de paraître un peu plus vieux et littéraire qu'"avare" mais convient peut-être moins si l'on s'en tient aux nuances de sens. On trouve en effet dans le TLF:

      Dans le langage familier, on emploie avaricieux comme synonyme d'Avare; cependant ils     n'emportent pas exactement la même idée. Avare signifie qui a l'habitude de l'avarice, et avaricieux, qui n'a de l'avarice qu'en passant. L'avare se refuse tout; l'avaricieux s'accorde les choses à demi.

Le vrai problème, si l'on s'attacche à une compréhension fine du texte, concerne la place respective de codicia et de avaricia dans la liste des péchés capitaux. On peut à cet égard consulter l'étude de Katrin Hedwig sur ces deux mots dans le Libro de buen amor : "Sobre la cobdiçia"


Embuste : mensonge, supercherie, tromperie, duperie, imposture, escroquerie, tricherie. Tirer une carotte à quelqu’un, carotter = extorquer par ruse.
 
Escarmentado : « instruit à mes dépens » ou « ayant appris à mes dépens » ne conviennent pas ici à cause du complément. Ou alors il faut mettre l’infinitif qui suit à la forme négative : « ayant appris à mes dépens à ne pas traiter avec des filous ».
 
Puntualidad : Exactitude. Soin scrupuleux que l’on apporte à faire ce que l’on doit faire en observant ponctuellement, dans les moindres détails, les règles prescrites ou les conditions acceptées. « L’exactitude est la politesse de rois » (Louis 18). On trouve exacteté (1643) exactesse (1632).
 
Endos : mention porté au dos d’un titre à ordre, d’un effet de commerce, par laquelle le porteur enjoint celui qui doit le payer d’effectuer le paiement à une tierce personne ou à l’ordre de celle-ci.
 
Endossement : transmission d’un titre au moyen de l’endos. Endossement d’un chèque, d’une traite. Endossement en blanc, consistant dans la seule signature de l’endosseur.
 
Abonar : cautionner (Oudin). Abonado : offrant des garanties, digne de confiance
 
Ponderar : determinar el peso de una cosa. Examinar con cuidado algún asunto. Exagerar, encarecer. Mais aussi : contrapesar, equilibrar. Il y a donc deux sens, un peu antinomiques, à partir de la même notion de « poids » : le poids exact et le poids excessif. Ponderado est employé au sens positif quand il s’agit d’un adjectif (una persona ponderada), mais a évidemment tous les sens quand il s’agit du participe passé de ponderar. Ponderoso : que pesa mucho ou que hace con gran cuidado.
 
Él andaba : insister sur le pronom qui aurait pu ne pas être employé.
 
A este efecto : l’antéposition du complément correspond à une recherche de mise en valeur.
 
Alquimia : faux or, plaqué, toc, clinquant, pacotille.
 
Claveque : de Clavecq, población belga. Cristal de roca, de cantos rodados, que se talla imitando el diamante. Strass (du nom de l’inventeur : silico-borate de plomb artificiel imitant certaines pierres précieuses).
 
Fallidos : contraire de abonados = sans crédit.

Prosa : se llama también la conversación o plática impertinente y pesada de alguno, gastando mucha abundancia de palabras y ponderaciones, para expresar alguna cosa de poco momento (Autoridades).
 
Al pan pan y al vino vino : expression proverbiale. Il s’agit de dire les choses clairement, sans faux-fuyants : appeler les choses par leur nom ; et mieux, car plus imagé : appeler un chat un chat.
 
Pegada la boca a la pared : cette expression pose problème. En effet le DRAE donne comme sens actuel : « Hallarse en extrema necesidad y no tener a quién recurrir ». On dirait en français : « se trouver le dos au mur ». Rien ne s’oppose en principe à une telle traduction. Mais Covarrubias est plus précis : « no osar publicar su extrema necesidad ». Lorsqu’on a, en effet, les lèvres collées au mur, on ne peut pas parler. On trouve dans les notes de Schevill et Bonilla à leur édition du Quichotte : “no abrió la suya (boca): = no dijo nada; algs. edit. omiten no; el sentido del texto se infiere de varias frases, vgr., no tomar a uno en la boca, pegar la boca a la pared, no os salga esto de la boca, no tener boca para dezir de no, en boca cerrada no entra mosca, (mucho bien se, sigue del callar), no osar boquear = no osar hablar, ni aun abrir la boca” . Il semble donc préférable de choisir “sans mot dire” ou “bouche cousue”.
 
Crédito : le filou emploie évidemment le vocabulaire de la finance en lui donnant un sens moral, fort réjouissant dans sa bouche. Il n’est pas sûr qu’un lecteur contemporain comprenne le sous-entendu si l’on se contente de traduire par « crédit ». C’est pourquoi je proposerais une traduction explicative (qu’il est préférable d’éviter mais à laquelle il faut parfois se résoudre avec des auteurs aussi denses que Quevedo ou Gracián).
 
Por malos medios no quiero hacienda. A tort ou à raison, cette expression me semble être une phrase toute faite, lexicalisée ou de nature proverbiale. Cf. immédiatement après : « lo que importa es el alma ». Notre filou parle par citations de la langue morale. Cette interprétation influe évidemment sur la traduction.
 
lo que importa es el alma. “Expresión de que comúnmente se valen los que no suelen tratar con verdad y lisura las cosas, y sólo tiran a engañar... para sincerar su modo de proceder. Y aunque también usan de esta misma locución los que obran recta y cristianamente, y son temerosos de Dios, por lo regular se suele... decir de los que proceden con dañada intención en sus tratos, y son embusteros y tramposos” (Autoridades)
 
Las ratoneras : il semble ici indispensable de traduire l’article par un démonstratif, qui renvoie au référent de la métaphore. Parfois c’est un possessif qu’il faut ajouter dans ces cas.
 
justificadas : justifiées est un contresens. Le participe passé a le sens ancien de « conforme con lo justo » (DRAE)
 
cardas : rien à voir avec les cardons ou les chardons (cardos). “gente de la carda” : gente del oficio de pelaire o cardador de paños que solía vivir a lo pícaro” (DRAE)  = Maleantes, hampa (pègre).
 
contraste : “oficio público erigido en las principales villas y ciudades para pesar las monedas de oro y plata...” (Autoridades)
 
porque se la pagasen : valeur finale de porque suivi du subjonctif.
 

Traduction proposée

Entre filous

 

 Les cupides, échaudés, se mirent à l’écart des filous et les filous, pour ne pas faire en vain les frais de leur tricherie, se jetèrent les uns sur les autres, en se déguisant sous les mots et en se revêtant d’un vernis d’innocence. Et un trompeur de dire à l’autre : « Messire, guéri à mes dépens de traiter avec des filous, qui m’ont conduit à la ruine (ou : mis sur la paille), je viens vous demander, car vous connaissez mon exactitude, de me prêter trois mille réaux de billon, contre lesquels je vous donnerai une traite endossée à deux mois, payable en argent, sur une personne d’un tel crédit que c’est comme les avoir en poche et qu’il n’est plus besoin que d’aller et de compter. »

 
Or celui sur qui il tirait la traite était la filouterie incarnée (ou : en personne, ou : faite homme).  Mais le filou qui entendait l’autre filou se porter garant du troisième filou, fit mine de ne pas les connaître (ou : d’ignorer à qui il avait affaire) et, se retranchant derrière ce trompe-l’œil, avec des regrets appuyés, il lui dit qu’il était lui-même à la recherche de quatre mille réaux sur un gage qui en valait huit, et que c’était dans ce but qu’il était sorti de chez lui. Ils se heurtaient les uns les autres à coups de chaînes en toc, hypocritement dorées,  de fausses traites endossées, de garants insolvables et d’actes falsifiés, d’hypothèques qui n’étaient pas à eux et d’argenterie empruntée pour un banquet, de débris de pieds de tasse en verre et de cristal de roche baptisé diamant. Etonnant était leur bagout. L’un disait : « Moi je professe la vérité et on la trouvera en moi si elle vient à se perdre. Ma devise c’est : j’appelle un chat un chat. J’aimerais mieux mourir de faim, bouche cousue, que de commettre vilenie, je ne recherche pas d’autre crédit que l’estime. Il n’y a rien de tel pour pouvoir aller à visage découvert. Voilà ce que m’ont appris mes parents. »

 
Et l’autre filou de répondre : « Rien ne vaut la précision. Oui c’est oui et non c’est non. Par de mauvais moyens, point ne désire de biens. Toute ma vie, j’ai été comme ça. Je ne veux point avoir à rendre ; ce qui compte, c’est l’âme. Je ne commettrais pas une filouterie pour tout l’or du monde. Ma conscience m’est plus chère que tous les trésors de la terre »

 
Ces traquenards vivants en étaient là, enrobant de formules honnêtes leurs intentions crapuleuses quand ils furent du tout au tout saisis par l’heure, chacun des filous crut l’autre et ils se ruinèrent. L’homme à la chaîne en toc la donnait contre la fausse traite, et le filou aux diamants en strass prenait en échange l’argenterie empruntée. Trois s’en furent à l’expertise, l’autre partit réaliser la traite, l’assurer et perdre la moitié pour se faire payer avant qu’on eût vérifié sa chaîne en vieille ferraille. Il arriva en trombe chez l’homme sous le nom duquel elle était acceptée, lequel lui dit que cette traite ne le concernait pas, qu’il ne connaissait point cet individu et l’envoya à tous les diables.

 
L’autre fila, la traite entre les jambes : « Oh voleur ! disait-il, comme tu m’aurais roulé si ma chaîne n’avait été en bouts de seringue… ! »