Un incordio de cuñada


Commentaires et corrigé


Réflexion préalable

 

Le texte proposé est un extrait de Cinco horas con Mario, un roman de Miguel Delibes publié en 1966. Les quelques lignes qui lui sont consacrées dans Wikipédia suffisant à en donner une idée générale :

"Cinq heures avec Mario (1966) a connu un fort retentissement dans l'Espagne de la fin du franquisme. Le roman met en scène une veuve qui veille le cercueil de son mari mort subitement et soliloque cinq heures durant, dans un discours presque entièrement fait de lieux communs qui met en évidence le contraste entre la médiocrité conformiste de la veuve et la personnalité du mari professeur de lycée, intellectuel provincial, chrétien progressiste, brimé par le régime. La restitution du langage et de la mesquinerie quotidienne de la petite bourgeoisie provinciale espagnole des années 1960 est saisissante, mais à travers le discours de Carmen s'expriment aussi les frustrations, la solitude de la femme mariée dans une société fermée. Son adaptation au théâtre par l'auteur lui-même, avec Lola Herrera dans le rôle de Carmen Sotillo, tiendra l'affiche pendant près de 10 ans - avec quelques interruptions - de 1979 à 1989."

Ce texte présentait le même genre de difficultés que la version tirée d’un roman de Luis Martín Santos. Il s’agissait avant tout de transposer la langue orale, en respectant non seulement le sens du texte mais l’expressivité des tournures et le mouvement des phrases propres à donner l’illusion d’un monologue spontané pris sur le vif. Je renvoie donc au commentaire introductif du corrigé précédent. Je ne saurais trop conseiller par ailleurs à ceux qui ont eu des difficultés avec le texte de Delibes de s’entraîner sur celui de Martin Santos

Ceux et celles qui se sentiraient particulièrement mal à l'aise avec cette langue parlée, haute en couleurs, peuvent lire de façon cursive quelques dizaines de pages (au moins) du livre de Delibes, qui est une vraie mine. Il est en outre téléchargeable gratuitement sur un site qui ne doit pas être très légal, j'imagine, mais puisque c'est pour la bonne cause...

 

Commentaire détaillé





Ya ves con Encarna

La formule est elliptique. Il faut sous-entendre un verbe du type « lo que ocurre » ou, plus exactement, puisqu’on est dans le passé « lo que ocurrió ». « Par ailleurs le verbe « ver » n’est évidemment pas pris au sens propre. Il en va de même avec « tu vois bien » en français qui marque simplement le fait d’évoquer dans le discours la présence de quelque chose ou de quelqu’un. Mais il est difficile de dire en français « tu vois bien avec Encarna » sans que cette phrase soit complétée d’une façon ou d’une autre. C’est pourquoi il vaut mieux changer de verbe tout en gardant l’aspect « présentatif ». En réalité, la veuve prend les démêlés avec Encarna comme un exemple supplémentaire, justifiant la litanie de reproches qu’elle inflige au cadavre de son époux. Une formule du type « Tiens, Encarna, par exemple » me semble traduire assez bien le mouvement des pensées de Carmen et la façon dont les critiques s’enchainent les unes aux autres dans son monologue insensé.

Ni la hablas casi ni nada

« La » est un « laísmo » évident, fortement déconseillé en thème mais fréquent dans le parler des villages de Castille, très présent dans la langue de Delibes, surtout quand il s’agit d’une reconstruction fictive de l’oralité. « Ni » est l’équivalent de « ni siquiera », comme il arrive souvent en espagnol. On a pour l’instant quelque chose comme « et que tu ne lui parles même presque pas », ce qui est excessivement lourd. « Ni nada » renforce la négation (= « ni autre chose en plus ») tout en contredisant « casi », ce qui s’explique par la surenchère permanente du discours de Carmen mais ne peut pas signifier un silence vraiment total et absolu. Il est difficile de garder en français tous les termes de cette succession. Une solution consisterait à déplacer l’adverbe « même » au début de la proposition « et que même tu ne lui adresses presque pas la parole » et de « ponctuer » l’ensemble par un « que dalle » ou « que tchi » en incise. On aurait pu aussi employer « zéro » si l’on n’en avait pas eu besoin tout de suite après : en réalité le « ni nada » est l’équivalent du « cero ».

Exemples français :

"Personne le suivait. Ni voiture, ni que dalle. Ça allait" (Le Breton, Razzia, 1954, p. 56).

"L'autre ne répondant que tchi, Étienne se répète". — (Ange Bastiani, Le grand embouteillage, J. Dullis, 1974, p.130) [il semble que « tchi » ait été emprunté au gitan « chi », qui signifie « rien » cf. ce dictionnaire de calo-español]

Expressions équivalentes et traductions trouvées dans les forums internet :

« Tu sais que dalle, gamin » = « No sabes un carajo, niño »

« Tu connais que dalle aux bateaux ». = « No tienes ni idea de barcos »

« Je vois que dalle sans mes lunettes ». = « No veo ni un pijo sin gafas. »

« Nous savons toujours que dalle de ce tueur » = « Todavía no sabemos ni una puñetera cosa sobre el asesino »

« Ça paye que dalle, mais les sandwiches sont gratuits » = « La paga es una basura, pero los bocadillos son gratis ».

Hay que ver

Expression passe-partout qui est souvent l'équivalent du "quand même" français pour marquer la surprise (= il faut le voir pour le croire)

En qué hora 

Aucun dictionnaire n’enregistre l’expression. Or il s’agit bien d’une expression, d’un idiome, d’une sorte d’exclamation indépendante et non pas d’une vraie question. Certains ont proposé : « Quand aurait-elle souffert puisqu’elle était toujours ici ? ». Cette traduction constitue un contresens évident puisqu’elle rend le texte incohérent. En effet Carmen vient d’admettre à la phrase précédente que sa belle sœur a vraiment souffert : « no digo que no ».

On touche ici à la grande richesse de la phrase exclamative en espagnol (avec vaya, maldito, menudo, valiente, etc.) et à l’existence de curieuses locutions figées par lesquelles on repousse de manière indignée ce que quelqu’un d’autre soutient. Exemple : « ni qué niño muerto ». Rien à voir avec un enfant qui serait mort mais une réaction exaspérée au discours de l’autre. On trouve ainsi dans un autre passage de Delibes : « ¡qué enfermedad ni qué niño muerto! », que l’on rendra par « Qu’est ce que c’est encore que cette histoire de maladie ? » ou, de façon plus expressive, par une phrase du type « Maladie, mon œil ! » où il n’y a pas plus d’œil en français que d’enfant mort en espagnol.

« ¡en qué hora! », de même, fait partie d’une série ouverte d’expressions comprenant entre autres « ¡en qué mundo! », « ¡en qué planeta! », « ¡en qué cabeza! », etc. et qui sont de simples « instruments d’exclamation ». Une expression du genre « c’est un monde ! » donne un équivalent à peu près acceptable mais quand même inexact. [Le dictionnaire Robert donne pour « c’est un monde ! » : « c’est énorme, exagéré : marque l’indignation ».] De façon plus précise "en qué hora" est l'équivalent de "en qué mala hora", expression pour laquelle le RAE donne "U. para denotar disgusto, enfado o desaprobación". Le moment où Mario a eu l'idée d'inviter sa belle-sœur est à marquer d'une pierre noire, c'est une heure maudite. On trouve dans ce sens "en mala hora" par opposition à "en buena hora" (heure maléfique / heure propice) et en français "à la male heure" / "à la bonne heure". Exemples du TLF :

À la male heure êtes venu vous mettre Entre mes mains, bâtard! (LECONTE DE LISLE, Poèmes trag., 1886, p. 162). Ô cruelle Violaine! désir de mon âme, tu m'as trahi! Ô détestable jardin! ô amour inutile et méconnu! jardin à la male heure planté! (CLAUDEL, Annonce, 1912, IV, 5, p. 98)

Hijo

Plutôt « fiston » que « fils » qui semble quand même un peu étrange dans la bouche d’une femme s’adressant au cadavre de son mari. Voir cette définition de « fiston » : « Fils, petit garçon, enfant ; petite fille ; ami, camarade ; terme de familiarité, appellation familière, paternaliste, en appellatif, souvent d'adulte à jeune peu expérimenté, d'aîné à plus jeune, hors parenté, amicalement. » En réalité « hijo » traduit le sentiment de supériorité de Carmen qui considère son mari comme un mineur sinon comme un minus. On peut aussi songer à des appellatifs comme "mon lapin".

Que tu cuñada

RAE, 13°sens : « se usa igualmente como conjunción causal y equivale a porque o pues ». On justifie ici la phrase précédente.

Hasta en la sopa

Une expression analogue existe en français. Voir TLF :

Au fig., fam. Avoir soupé de qqc., de qqn; en avoir soupé de qqc., de qqn. Être fatigué, ennuyé de quelque chose, de quelqu'un. Synon. en avoir par dessus la tête*; pop. en avoir plein les bottes (v. botte2 B 1 c), en avoir ras le bol (v. bol2 A 1). Avoir soupé de l'amour, des hommes. Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soupé... C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque chose, il répondait: « J'en ai soupé. » Et il avait soupé de tout (MIRBEAU, Journal femme ch., 1900, p. 238). Une religion? ça ne prend plus; j'ai soupé d'eau bénite (ARLAND, Ordre, 1929, p. 157).
Arg. (En) avoir soupé de la fiole, de la tronche de qqn. Ne plus pouvoir supporter quelqu'un. Mon capitaine, je vais vous dire (...). C'est l'adjudant qui a soupé de notre fiole (COURTELINE, Gaietés esc., 1886, II, 2, p. 23).

Como un Pepe

Certains dictionnaires bilingues donnent « comme tout le monde », ce qui est très inexact. Il s’agit en réalité d’une version abrégée de l’expression « ponerse como un Pepe », qui signifie s’en mettre plein la panse, faire ripaille, etc. C’est bien sûr la goinfrerie d’Encarna qui est, une fois de plus, objet d’indignation pour la veuve. Il y a en espagnol comme en français de très nombreuses locutions formées à partir de prénoms. Cf. en français « avoir le bonjour d’Alfred », « être en costume d’Adam », « coiffer sainte Catherine », « être Gros-Jean comme devant », et beaucoup d’autres que parfois on ne comprend plus aujourd’hui comme « poivrière de saint Côme », « offre de saint Crépin » ou « soubrette à Charlot ». On trouve de même en espagnol « andar como Juan por su casa », « la casa de Tócame Roque », « los tiempos de Mari Castaña », « ser un Juan Zoquete », « ser más falso que Judas », etc. Un cas particulier est celui des expressions rimées du type « A l’aise Blaise », « Tranquille Emile » (aujourd’hui remplacées en langage djeun par « Cool Raoul »), mais aussi « Tu parles Charles », d’usage très courant, « Ça colle Anatole », « Fonce Alphonse », ou plus ambigües comme « Ça glisse Alice » et « Recule Hercule ». On trouve de même en espagnol : « No te enteras Contreras », « Menos gritos Milagritos », « Evaristo que te he visto », « Que cruz Mari-Cruz », etc. Dans la mesure où ces constructions sont très caractéristiques de la langue orale, on pouvait en choisir une pour signifier à la fois la gloutonnerie et le sans-gêne de la belle-sœur : « A l’aise Blaise » et « Tranquille Emile » insisteraient sur l’absence de complexes tandis que « A la tienne Etienne » traduirait davantage l’excès de boisson que celui de nourriture mais conserverait la référence au fait d’ingurgiter plus que de raison. L’essentiel est de conserver le rythme de la phrase avec une expression entre virgules pour dénigrer la belle-sœur et, si possible, la présence d’un prénom.

Con la caída que tiene :

En lisant vos copies, j’avais été frappé par un phénomène qui ne peut logiquement pas se produire : une candidate « hispanohablante » n’avait pas compris le passage et laissé un blanc (ce qu’il ne faut jamais faire un jour de concours), tandis que les autres, « francophones », semblaient avoir compris ou, plus exactement, avaient pratiquement tous compris la même chose que moi. Etant moi-même bilingue – avec prédominance du français dans un contexte académique – j’avais été suffisamment intrigué pour vouloir vérifier et en avoir le cœur net. Et si mon interprétation était un contresens dû à l’emprise du français ? « La caída que tiene » = « la descente qu’elle a », elle, la « cuñada » puisque c’est ce que lui reproche, entre autres, la veuve : sa gloutonnerie. L’expression serait l’équivalent de « tener buen saque », qui est d’emploi courant. La « caída » renverrait donc à tout ce qui « tombe » dans son estomac gargantuesque. Cela semble évident pour un francophone mais qu’en est-il des espagnols eux-mêmes ? Je demande donc à plusieurs personnes de mon entourage ici, dans mon hivernage andalou, et tout le monde avoue son ignorance : jamais entendu cette expression de toute leur vie. Le premier moment de surprise passé, j’en conclus que cet emploi du mot « caída » doit être propre au parler de la Castille rurale, si présent dans la langue de Delibes (voir plus haut la question du « laísmo »). Mais je ne suis pas plus avancé pour autant. L’expression ne figure pas dans les dictionnaires les plus usuels. Je finis par la dénicher dans le Seco au sens de déchet (c’est ce qu’une autre candidate a aussi trouvé) : le "besugo" (grosse daurade) est très cher (c’est un plat de réveillon de Noël) et en plus il y a beaucoup de déchets, ce qui renchérit encore le prix de la « partie comestible ». Mais le seul exemple donné par Seco est justement cette phrase de Delibes. Le sujet de « tiene » n’est donc pas, comme j’avais cru, la belle-sœur mais le poisson. C’est grammaticalement possible mais je reste un peu sceptique. Est-ce que la daurade a vraiment beaucoup plus de tripes que le bar ou la sardine ? Et surtout comment reprocher cela à la belle sœur ? L’important est moins la quantité de déchets qu’a tel ou tel poisson que la voracité d’Encarna. Si c’est le poisson qui a de la « caída », l’allusion à l’appétit disparaît et la question du prix apparaît deux fois : je trouve plus logique qu’il y ait à la fois le prix (« el precio que tiene ») et la voracité (« la caída que tiene »). Les auteurs de dictionnaires sont des humains comme les autres et peuvent se planter comme tous les humains : la référence unique à cette phrase de Delibes et l’absence de tout autre exemple me conforte plutôt dans ma première interprtation et je continue de chercher. Je tombe finalement sur un lexique du parler castillan en ligne :

CAÍDA.- Entrañas que se quitan a una animal después de sacrificarlo, para que quede " a la canal", o sea  neto.2.Persona  que come mucho. Esta segunda acepción se emplea en la expresión : " Fulano tiene mucha caída" . Con ello se quiere decir que tal persona tiene mucho vientre y come mucho. Supone una traslación del significado primitivo  en el que se aplicaba sólo a  los animales, para referirlo también a las personas.

http://webs.ono.com/grulleros/habla.htm

Deuxième référence :

« Tener buena caída : Comer mucho. Hace referencia a un vientre muy abundante » https://lmachinm.wordpress.com/page/9/

Conclusion : on n’en sait rien, impossible de trancher. Contrairement à ce que j’imaginais, l’expression n’est pas du tout courante en espagnol. Elle s’applique aussi bien aux animaux qu’aux personnes et peut donc désigner, au choix, les tripes de la daurade ou celles de la belle-sœur. Dans ce dernier cas, je préfère le "coup de fourchette" car la "descente" s'applique essentiellement à la boisson.

Los huesos

Au sens strict, il s’agit des noyaux. Or on vient de parler de poisson, ce qui impliquerait plutôt « raspas ». Il faut comprendre que le terme s’applique à la fois aux fruits et à la daurade : les « restes » donc ou la « caída » s’il ne s’agit pas de la "descente" de la belle-sœur. Les « os » ne convient pas puisqu’il n’a pas été question de viande. 

Y que si…

Très important. Cette structure syntaxique est la marque d’un propos rapporté, qui peut d’ailleurs être transcrit aussi bien au style direct qu’au style indirect (c’est le cas ici). Quelqu’un d’autre en tout cas s’immisce dans le discours premier, produisant l’effet d’une superposition de voix. Dans cette phrase la veuve de Mario reprend un fragment du discours de sa belle-sœur. La formule peut même fonctionner « à vide » : « y que si esto y que si aquello », qu’on traduirait par « et patati et patata ». Il faut que ce décrochage d’une énonciation seconde par rapport à une énonciation première apparaisse d’une façon ou d’une autre dans la traduction.

Aunque ahora esté más asentada

Il ne peut pas s’agir de la veuve de Mario, qui a toujours été un modèle de vertu. A l’évidence, c’est d’Encarna qu’il est question : assagie par l’âge, elle reste néanmoins celle qui a voulu lui « piquer » son mari.

Lo de Elviro

« L’histoire de… » est la traduction passe-partout, plus ou moins acceptable pour autant qu’elle ne cache pas un contresens. L’erreur est encore plus manifeste dans des traductions comme « ce qui s’est passé avec Elviro » ou « l’histoire avec Elviro » qui risquent de fourvoyer le lecteur. Il s’est bien passé quelque chose avec Elviro, mais ce quelque chose est en réalité très précis même si on utilise un euphémisme pour éviter de prononcer le mot : Elviro est mort, c’est tout simplement cela que veut dire Carmen. La formule est d’usage courant en Espagne : « ¿Te enteraste de lo de Guillermo ? – Sí, ¡qué lástima! ». Aucun des deux interlocuteurs n’a prononcé le mot-tabou mais ils se sont compris. Cette interprétation est confirmée quelques lignes plus loin par « la memoria de Elviro ». La situation est toute simple. Encarna était mariée à Elviro, le frère de Mario. Son époux meurt. Elle s’invite souvent chez son beau-frère et cherche à lui taper dans l’œil. Telle est du moins l’interprétation de Carmen.

Le faltó tiempo

Une expression du genre « elle a manqué de temps » est un contresens. Car si le temps lui a vraiment manqué pour le faire, c’est qu’elle ne l’a pas fait. Or c’est tout le contraire ici. Les dictionnaires bilingues donnent l’expression juste : « le faltó tiempo para decirlo » = « il n’a rien eu de plus pressé que de le dire ».

Attention à ces expressions elliptiques avec « faltar », où l’affirmation équivaut à une négation comme dans « faltaría más », « il ne manquait plus que ça » où le fait désigné par « ça » n’a pas « manqué » de se réaliser.

A la votación

A mettre en parallèle avec « a celebrarlo ». On ne doit pas aplatir cette formule très dynamique (« a dormir » = « tout le monde au lit ! »). Tout ce que Carmen reproche à Encarna s’y condense : son dynamisme déplacé, son sans-gêne, cette intrusion permanente dans la vie des autres.

Que sabrá ella

Futur de conjoncture dans une question toute rhétorique : « qu’est-ce qu’elle peut bien y connaître » (= elle n’y connaît rien).

Qué haríais esa noche

Assez curieusement cette proposition au style indirect a parfois été mal traduite alors qu’elle est d’une extrême simplicité. Nous avons ici une conjecture au conditionnel comme on vient d’en avoir une au futur de l’indicatif. Le conditionnel, c’est du futur au passé, c’est l’imaginaire du passé, comme le futur est celui du présent. On fait donc ici une conjecture sur un événement passé : « ce que vous avez dû faire », « ce que vous avez bien pu faire ».

Feo o guapo

La référence à la beauté ou à la laideur comme telles n’a pas grand sens dans ce passage : Mario ne va pas bafouer la mémoire de son frère sous prétexte qu’il était laid (ce qui d’ailleurs n’est dit nulle part) ! L’espagnol fait passer dans une image dont le sens propre est totalement neutralisé l’expression d’une alternative : d’accord ou pas, que ça te plaise ou pas, quoi que tu ais pu penser de lui en bien ou en mal, etc., peu importe tout ça, c’était quand même ton frère, voilà ce que veut dire Carmen. Le français peut avoir recours à deux expressions pour rendre cette idée d’une alternative qui, au final, importe peu et qui serait donc plus générale que l’opposition concrète de la beauté et de la laideur: « entre le zist et le zest » et des constructions avec « couci » et « couça ». Cf. exemples du TLF :

"Et plutôt couça que couci" (Mauriac, Le mystère de Frontenac, 1933, p. 205).

Entre le zist(e) et le zest(e)

1. Dans un état ni bon, ni mauvais; ni bien, ni mal. "Une maison entre le ziste et le zeste, où il se vendait beaucoup de choses prohibées, mais que la douane n'a pas l'habitude de saisir" (Soulié, Mém. diable, t. 2, 1837, p. 125). "Sa santé à lui (...) allait toujours couci-couci entre le zist et le zest" (Flaubert, Mme Bovary, t. 2, 1857, p. 100).

2. Dans l'indécision, l'incertitude. "Encore, si c'était un homme de coup de tête, de résolution extrême! Mais non, ç'a été toujours un homme entre le zist et le zest" (Goncourt, Journal, 1869, p. 486).

 

verdulera

On m'a souvent proposé "poissonnière". C'est beaucoup mieux que "marchande de légumes" mais "poissarde" est plus expressif en français. Voyez ce qu'en dit le TLF :

A. Vieilli. Marchande aux halles grossière et hardie dans ses manières et son langage. "Ne trouveriez-vous pas encore très nécessaire, en prévision des séances orageuses, de convoquer parfois un camelot, une poissarde de la halle (...) pour mettre les élèves au courant du vocabulaire ordinairement employé dans ce genre de tumulte?" (COPPÉE, Franc-parler I, 1894, p.11).
En partic. Marchande de poissons aux halles. "M. l'abbé Coignard (...) vida [des petits poissons] aussi facilement que s'il n'avait jamais vécu que parmi les poissardes de la halle" (A. FRANCE, Rôtisserie, 1893, p.328).
B. P. ext. Femme vulgaire dans ses manières, particulièrement grossière et insolente dans son langage.

marimacho

Insiste sur la même idée. La meilleure traduction me semble être "virago", qui comprend à la fois une référence à l'allure virile et aussi à la grossièreté. Encore une fois le TLF :

subst. fém.
Vieilli ou rare. Femme de grande taille, robuste, d'allure masculine. Virago moustachue. "Marie-Bonne, une grande virago de Sombernon, sur la montagne. Elle était toute pleine d'histoires et de sagesse" (LARBAUD, Barnabooth, 1913, p. 240).
En partic., péj. Femme grossière et autoritaire aux manières rudes. Synon. dragon, gendarme, harpie, mégère. "Une virago cocardière, une de ces créatures sans sexe, qui tiennent du zouave et de la jument" (AYMÉ, Travelingue, 1941, p. 213).
Littér. Femme aux qualités viriles. "Cette virago, d'immortelle mémoire, Qui de son sang impur [de Marat] vint rougir sa baignoire"(POMMIER, Républ., 1836, p. 191).



Traduction proposée

Une belle-soeur casse-pieds

Tiens, Encarna, par exemple. Si ça te dégoûte de la voir manger, et que même tu ne lui parles presque pas, que dalle, – ça m’étonne pas d’ailleurs, car ta belle-sœur est sans doute une femme très active, mais pour la conversation, zéro – pourquoi diable, alors, l’inviter à séjourner ici ? Parce que quand même, c’est ta belle-sœur, d’accord, et pour ce qui est de souffrir, elle a dû souffrir, je dis pas le contraire, mais à la male heure t'as eu l'idée, fiston, car Encarna, on en a soupé soir et matin ! Et on ne peut pas dire qu’Encarna ne coûte rien comme invitée, Mario, elle mange comme quatre, ta belle-sœur, elle n’en a jamais assez, et il faut voir ce qu’elle s’envoie comme fruits, comme ça, à la tienne Etienne, au prix où ils sont, et je passe sur le poisson, c’est une ruine, imagine un peu la daurade avec le coup de fourchette qu’elle a, et qu’ensuite elle fasse son innocente en mettant ses restes dans l’assiette des enfants, c’est quelque chose que je ne supporte pas, ça me met hors de moi, je t’assure. Et puis ces manies de s’enfermer pour lire dans les toilettes, et les réflexions du genre « les enfants me rendent folle, qu’ils se taisent… », eh bien les enfants sont des enfants, c’est comme ça, et si elle ne les aime pas, la porte est grande ouverte, personne ne l’a sonnée comme je dis. Et ce n’est pas que je sois jalouse, Mario, tu me connais bien et tu sais mieux que quiconque que je ne donne pas dans ce genre-là, mais même si elle s’est un peu rangée à présent, il n’est jamais très agréable de vivre aux côtés d’une bonne femme qui a voulu te chiper ton mari, chéri, car après ce qui est arrivé à Elviro, personne ne pourra m’enlever de la tête qu’Encarna en pinçait pour toi. Et quand tu as fini les concours, ça n’a pas traîné, va, elle a rappliqué pour la délibération – qu’est-ce qu’elle peut bien comprendre à ces choses-là, tu vois bien qu’elle aime mettre son nez partout – et ensuite, hop, cap sur la fête, et il vaut mieux tirer un voile pudique sur tout ça, car va savoir ce que vous avez bien pu faire cette nuit-là, et quant à moi, Dieu le sait bien, peu m’importe, mais imagine un peu que les enfants l’apprennent, et par simple respect pour la mémoire d’Elviro, Mario, car enfin, plutôt couci ou plutôt couça, c’était quand même ton frère. Si tu m’avais un tant soit peu estimée, Mario, jamais tu n’aurais fourré cette femme à la maison, avec ces sorties qu’elle te fait, je vais te dire, je ne sais pas si elle est ou non de bonne famille, mais c’est plutôt le genre poissarde, c’est tout à fait ça, fiston, une virago.

 

Miguel Delibes, Cinco horas con Mario (1966)