Cabalgando y cogitando

Notes de commentaire à la version de Valle-Inclán

 

 

« Concertados pareceres »

Concertar veut dire accorder, harmoniser les différents avis. Il y avait au départ des opinions différentes, puis un accord a été trouvé.

 

« Espoleó el cuartago »

Un cuartago est un petit cheval, un bidet ou un ragot. Même si on ignorait le mot, on pouvait deviner qu’il s’agissait d’une monture à cause des termes « espolear »,  « a lomos de » ou « a paso de andadura ».

 

« Sobre su anterior propósito »

« Sobre » signifie ici « después ». C’est le onzième sens attesté dans le DRAE : (11. prep. Después de. Sobre comida. Sobre siesta. Sobre tarde ). Il éperonne son cheval suite à son projet de… On passe facilement de l’idée temporelle à l’idée de but : pour donner suite à son projet ou, tout simplement, il poursuivit son projet.

 

« Cruzó por Vado Jarón »

« vado » est le gué. La préposition “por” indique qu’il existait plusieurs itinéraires et qu’il a choisi de traverser le fleuve à cet endroit là. Si l’on traduit par « il franchit le gué de Jarón », on perd une nuance.

 

« Oyó la misa muy beato »

Pour comprendre il faut se rappeler que l’adjectif a souvent une valeur adverbiale en espagnol.

 

« Con golpes de pecho »

Il n’a pas le coeur “battant”. Le Père Juanes respecte toutes les marques extérieures de la religion. En français on dit « battre sa coulpe » (frapper sa poitrine en disant « mea culpa », c’est-à-dire se reconnaître coupable – et on a toujours commis quelque péché, c’est pourquoi il vaut mieux battre sa coulpe tous les soirs)

 

ítem.

C’est un mot latin. Le DRAE explique :

(Del lat. item, del mismo modo, también).

1. adv. c. U. para hacer distinción de artículos o capítulos en una escritura u otro instrumento, o como señal de adición.

2. m. Cada uno de dichos artículos o capítulos.

3. m. Aditamento, añadidura.

4. m. Inform. Cada uno de los elementos que forman parte de un dato.

5. m. Psicol. Cada una de las partes o unidades de que se compone una prueba, un test, un cuestionario.

Dans son sens le plus général, « el ítem » est donc un élément qui s’ajoute au précédent et auquel il est analogue. Il faut comprendre que le Père Juanes a de la suite dans les idées et qu’il poursuit son projet initial (la construction « sobre » + substantif, déjà apparue dans « sobre el anterior propósito »  se répète).  On ne peut pas exclure une plaisanterie sur la formule rituelle qui met fin à la messe : « Ite, missa est » (allez, vous pouvez partir, la messe est finie) : Valle-Inclán aurait pris l’impératif « ite » et la première lettre de « missa ». On peut à cet égard remarquer qu’il y a un peu plus loin un autre jeu de mots de ce type avec « Kyrie eleison » (« Seigneur, prend pitié »). Mais c’est moins évident ici et il vaut mieux se contenter d’une traduction plus neutre du type « suivant toujours son idée fixe ». Si l’on veut à tout prix rendre le côté un peu cocasse de l’expression en espagnol, on peut avoir recours à un jeu de mots dans un autre registre et dire : « en suivant toujours son dada ». On choisirait alors un mot qui signifierait simultanément le cheval et l’idée fixe. Mais tout cela est u peu tarabiscoté et un jour de concours la prudence est préférable.

« La parienta »

Familier pour l’épouse. En français on dit « la moitié » ou « la légitime ».

« Una pieza de dos cuartos »

“Un cuarto” c’est une ancienne pièce de peu de valeur = un sou.

« Las Animas »

Il s’agit des Ames du Purgatoire. Encore aujourd’hui il y a en Espagne et en Amérique latine des confréries et des fêtes « de Animas » : c’est l’occasion de faire la quête pour des messes en faveur des âmes du Purgatoire.

« Una fe tosca y milagrera »

Tosca ne pose pas de problème. « Milagrera » peut signifier « qui fait des miracles ». Mais ici le mot désigne la crédulité des personnes qui voient des miracles partout.

« El Carmen »

Il s’agit de l’ordre des Carmélites. En français on ne dit pas Carmen mais Carmel.

« Manto de luceros »

Dans l’iconographie traditionnelle, la Vierge porte souvent un manteau couvert d’étoiles.

« Devoto »

Dévot et non dévoué.

« El tiempo de la nana »

Depuis la plus tendre enfance

« Aventajados »

Ni avantageux ni avantagés. Le mot signifie « excellent », « remarquable », « éminent ».

« El trámite de atropellar las leyes »

El “trámite”, c’est la démarche officielle prévue par la loi. Il y a évidemment un choc avec « atropellar las leyes », ce qui provoque un effet comique. « Mis en demeure d’enfreindre la loi » semble un équivalent acceptable.

« La rebaja de caudales »

Personne n’a compris cette expression et il faut avouer que les dictionnaires que j’ai pu consulter ne sont d’aucune aide. « La baisse des fortunes » ou « la réduction des fortunes », cela ne veut rien dire dans le contexte. Il ne s’agit pas en tout cas d’assurer plus de justice sociale par un impôt progressif ! Le Père Juanes est en train de faire l’apologie des « caballistas », c’est-à-dire de… bandits de grand chemin. En vérité, cet emploi de « rebajar » (on peut aussi trouver « bajar ») appartient à la langue parlée la plus courante au Mexique (beaucoup moins en Espagne). Le verbe signifie alors « voler », un peu comme on dirait en français « taxer quelqu’un » au sens de lui « piquer » quelque chose, pas de lui… faire payer des taxes. Valle-Inclán qui lors de son premier voyage au Mexique y avait séjourné près d’un an, aime bien émailler son discours de mots et d’expressions propres à ce parler mexicain. Ne pas oublier qu’il est l’auteur du premier grand roman centré sur le personnage du dictateur (Tirano Banderas), inaugurant ainsi une tradition qui sera reprise par Asturias, García Márquez, Roa Bastos, etc.

« Los caballistas »

Il s’agit de voleurs de grand chemin. Un cavalier, c’est un « jinete ». Le DRAE donne pour « caballista » :

1. com. Persona que entiende de caballos y monta bien.

2. m. And. Ladrón de a caballo.

 

 « Las sentencias de los caballistas eran obligadas »

Passage souvent mal compris. Le père Juanes oppose deux types de justice : d’une part, celle des caballistas qui sont obligés par la force des circonstances et ne peuvent pas faire autrement ; d’autre part, celle des tribunaux qui s’acharnent sur les pauvres.

 

« Pardo »

Ce mot, difficile à traduire, indique généralement une couleur entre le gris et le marron ( même étymologie que « léopard » ou « guépard »). Mais il entre aussi dans des expressions comme « gramática parda » qui fait référence aux savoirs et à l’habilité de ceux qui n’ont pas fait d’études (le plus souvent des paysans dans les sociétés traditionnelles). « Pardillo » désigne de façon généralement péjorative le paysan. Mais on ne peut pas utiliser un mot trop négatif puisqu’on devine un courant de sympathie entre narrateur et personnage. J’ai personnellement choisi « croquant » qui évoque en français un célèbre personnage littéraire, héros d’un roman populaire du XIXème siècle dont on a tiré une série-télé qui eut beaucoup de succès dans les années 1970 et, plus récemment, un film : Jacquou le Croquant.

 

« Asoladas »

Attention au faux-ami. Il ne s’agit pas de terres ensoleillées ni, encore mois, desséchées, puisqu’on nous dit un peu plus loin qu’elles sont inondées (encharcadas). « Asolar » c’est dévaster.

 

« Malograba la siembra »

Construction très elliptique, assez fréquente chez Valle-Inclán mais qui peut surprendre par son audace et une certaine brutalité exercée sur la langue – notre auteur étant familier de ce type de recherches stylistiques. Le Père Juanes anticipe en pensée la perte des récoltes comme s’il était doué de double vue ou pouvait exercer un pouvoir magique sur le réel.

 

« ¡ Si es más que justicia ! »

Emploi emphatique de “si”, très courant dans la langue parlée. Surtout ne pas y voir la marque d’une hypothèse ou d’une condition. C’est de certitude qu’il s’agit. « Puisque je vous dis que… »

 

« Bateo »

Encore un mexicanisme qui n’est pas repris dans le DRAE. En Espagne on dirait « juerga ».

 

« Y ¿esto no es más escarnio que tentarle las onzas a un usurero? »

Comme plus haut à propos des “sentences”, le Père Juanes compare l’attitude des riches et celle des pauvres. Les premiers dilapident l’argent dans des orgies et c’est bien plus grave que de soutirer quelques sous à un usurier quand on est dans la misère. « Escarnio » ne doit pas être pris au sens de simple moquerie mais au sens d’outrage ou d’affront (sous-entendu à la justice). « Tentar » n’indique pas la tentation mais le fait de toucher physiquement : encore un euphémisme pour « voler » un peu comme lorsqu’on dit « palper » pour recevoir de l’argent. Ce qu’on « touche » ainsi ce sont les « onzas », c’est-à-dire les pièces d’or (una onza valait 329 reales) cachées par l’usurier. Syntaxiquement « onza » ne peut être que COD de « tentar ». Une phrase très courte mais hérissée de difficultés.

 

 


Traduction proposée
 
Pensées à cheval

Le père Juanes, une fois les nouvelles échangées et l’accord de tous obtenu, éperonna son bidet et poursuivit son projet de régler les formalités de l’enterrement. Il passa par le gué de Jarón. Il écouta la messe très dévotement en se frappant la poitrine et en chuchotant des prières. Suivant toujours son idée, il entra dans la sacristie et négocia l’enterrement de sa légitime avec monsieur le Vicaire de Doña Ximena. Il paya les répons, essuya ses larmes, offrit une messe et s’en alla, en laissant une pièce de deux sous dans le tronc des âmes du purgatoire. Chemin faisant, monté sur son bidet, il se sentait fortifié par une foi fruste et férue de miracles. La Très Sainte Vierge du Carmel, qui l’avait soutenu de son aide céleste dans de plus périlleuses entreprises, n’allait pas maintenant, dans cette mauvaise passe, lui refuser un coin de son manteau d’étoiles. Pendant la messe, entre kyries et leisons, il avait pris soin de lui rappeler qu’il lui vouait sa foi depuis qu’il était au berceau. Il s’obstinait à imaginer qu’ainsi il obligeait la Divine Dame. A un vieux dévot comme lui allait-elle refuser l’abri de son manteau, d’un coin de son manteau, puisque le père Juanes n’en demandait pas plus ? Et d’ailleurs ne comptait-il pas d’autres appuis à la Cour Céleste ? Le Christ de Medinica, Notre-Dame de la Serrana,  Saint-Pierre de Matejón, Sain-Damase de Ceruel. Le matin même à l’église, il avait aussi marmotté (zonzonné) ses prières pour se gagner les bonnes grâces de ces éminents parrains. Méfiant et matois, il se disait qu’abondance d’orge n’a jamais fait maigrir le roussin. Mais que de tribulations pour une vie de misère ! Dans cette vallée de larmes, ce ne sont que pièges et embûches sous les pas du pauvre malheureux ! Plus traqué que les loups, il est toujours mis en demeure d’enfreindre les lois. Les Bienheureux de la Cour Céleste, où l’on connaît toutes les intentions, devaient nécessairement le voir sous cet angle : personne par plaisir ne risque sa tête ni ne vit aux abois. Ponctionner les fortunes, même si les riches en faisaient un crime, était œuvre de justice. L’effusion de sang, dans des cas extrêmes, ne méritait pas non plus l’opprobre dont on la couvrait. Dans une existence aussi risquée, les cavaliers brigands ne rendaient leurs sentences que contraints et forcés, tandis que bien des pauvres bougres, dont le plus grand délit était de chercher leur pitance, finissaient au gibet par le mauvais vouloir des juges et des greffiers. Une fois franchi le gué de Jarón, son bidet allant au pas, le vieux croquant dévidait l’écheveau de ses pensées. A la vue des terres dévastées, d’âpres relents d’amertume assombrirent son humeur. Dressé sur la selle, il embrassait d’un regard anxieux les champs inondés et tenait les semis pour perdus. Il ressentait plus profondément encore l’accablement quotidien de la vieillesse asservie aux travaux des champs, sans jamais relever la tête. Victime du fisc ! Victime du maître ! Et, pour couronner le tout, la kyrielle de calamités que Notre Père Céleste peut avoir la fantaisie d’envoyer ! Pour les uns bombance, pour les autres si peu de chose qu’un caprice des nuages suffit à les laisser sans pain ni toit ! Puisque je vous dis que ponctionner la fortune des riches, c’est plus que justice ! Pareil tollé contre les cavaliers brigands et motus sur le mauvais exemple de celui qui dilapide sa fortune dans une débauche de vin, de jeu et de femmes ! N’est-ce pas plus scandaleux que de soutirer son magot à un maudit usurier qui le cache sous terre ? Ils n’avaient pas tort, les camarades, quand ils disaient que les lois, ce sont les riches qui les pondent, sans autre souci que celui de leur prospérité. Le vieux croquant, en suivant le fil de ses réflexions et de ses craintes, aboutissait au monstre d’une révolution sociale. A cette heure de l’histoire d’Espagne, le peuple forgeait cette idée, depuis les grands domaines de l’Alcarria jusqu’à la Cordillère Pénibétique.

  

Valle-Inclán, La cour des miracles