La malpeada

Commentaire et traduction de la version de Vargas Llosa

 

1. Considérations générales

   Même quand on ne connaît pas le roman, il suffit de lire le passage pour comprendre qu’on y « entend » la voix d’un personnage-narrateur qui s’exprime dans un espagnol familier et même assez vulgaire (« carajear » par exemple). On comprend aussi que ce personnage-narrateur est pensionnaire dans un établissement scolaire (le mot « colegio » apparaît à la fin) où règne un climat assez rude et que les insultes ainsi que les échanges de coups y sont monnaie courante. En outre les mots « cuadra », « botines » et surtout « sección » évoquent un cadre militaire – ce qui est effectivement le cas dans le roman de Vargas Llosa. Ces quelques éléments donnent une première orientation pour ce qui est des choix de traduction. Ainsi ne faudra-t-il pas hésiter à employer parfois des expressions du langage parlé ou argotique si l’original lui-même semble l’exiger. Plus importante encore que la question du lexique est celle de la syntaxe : il faut se garder de toute incorrection caractéristique en français, qui serait  lourdement sanctionnée, mais ne pas employer des tournures trop élaborées ou élégantes qui seraient incongrues dans la bouche d’un tel personnage. Ne pas oublier que la technique romanesque est ici celle du monologue intérieur, avec des inflexions proches de ce qu’on appelle « flux de conscience » (stream of consciousness) : il y a des sauts associatifs, des lacunes dans l’information, des petites ruptures de construction, un usage des temps verbaux peu orthodoxe, une ponctuation qui serait considérée comme hésitante ou imparfaite dans un autre contexte. Mais tout cela reste extrêmement discret si on compare ce passage avec certains textes de James Joyce ou de Virginia Woolf qui sont les premiers grands expérimentateurs du genre. En réalité, l’un des principaux problèmes en ce qui concerne la syntaxe relève d’une caractéristique assez générale de l’espagnol par rapport au français et qu’on retrouve donc dans une infinité d’autres textes : il s’agit de l’usage répétitif  de la conjonction de coordination « y » à l’intérieur de la même phrase. La répétition de « et » passerait très mal en français sauf si l’on devine une intention très claire de l’auteur (pour mieux reproduire justement les processus de pensée du personnage). Il vaut mieux se contenter de virgules et de garder le « et » pour la dernière proposition. Mais rien n’empêche de chercher parfois d’autres solutions : on peut songer à « puis », « aussi », « encore », ou à des formules un peu plus expressives. Pour clore une suite d’actions, je vous proposerai par exemple de traduire un « y después » par « après quoi ».

Le fait qu’il s’agisse d’un monologue intérieur a en outre deux conséquences importantes pour la traduction des temps du récit.

  • La première est, là encore, d’ordre général : même si le choix entre « passé simple » et « passé composé » est théoriquement régi par les mêmes règles en espagnol et en français, le fait est que l’usage du passé composé s’est généralisé à tel point en français qu’on ne l’emploie plus guère que dans une langue assez soutenue (il en va de même de l’imparfait du subjonctif). Il y a des cas où l’on peut hésiter à l’heure de traduire, d’autres où l’on peut se permettre de trancher dans un sens ou dans l’autre. Si l’on a affaire à un texte « classique » (y compris un roman du XIXème siècle) ou si le narrateur emploie de façon visible une langue exigeante et rigoureuse, on penchera pour le passé simple en français. Inversement, si l’on se trouve face à une langue familière et proche de l’oralité (ce qui est de toute évidence le cas ici), les scrupules sont superflus : il faut choisir le passé composé. Dans tous les autres cas, on est relativement libre à condition de garder une certaine cohérence d’un bout à l’autre du texte. (le problème se pose surtout en thème lorsque tout est au passé composé en français et qu’il faut alterner les deux temps en espagnol).

  • Le deuxième point est plus spécifique à notre texte. Il s’agit de la coexistence parfois un peu saugrenue de l’imparfait et du présent. Rien à cet égard ne sépare l’espagnol du français en tant que langues. Il faut donc en conclure que c’est un fait de discours, qui s’explique par l’ancrage de l’énoncé dans une énonciation au présent. Comme il s’agit d’un texte « en première personne », le sujet de l’énoncé a même référent que le sujet de l’énonciation. En d’autres termes, celui qui parle (le personnage nommé Boa, mais peu importe son nom) parle de ce qu’il a lui-même fait la nuit précédente tout en évoquant sa situation présente. Or le romancier ayant choisi une technique très proche du stream of consciousness, il y a une fluctuation constante entre le passé de l’action et ce même passé revécu au présent de l’énonciation. Le début du texte est à cet égard très caractéristique et le même phénomène se répètera à plusieurs reprises. Le première phrase est tout à fait « normale » : « Tengo pena por la perra Malpapeada que anoche estuvo llora y llora ».  Mais le passage immédiat à l’imparfait à de quoi choquer : « Yo la envolvia bien con la frazada… ». Quelle impression l’auteur a-t-il voulu donner ici ? Les linguistes disent que l’imparfait a une valeur « sécante » : l’action dite par le verbe est vue dans le passé mais à partir d’un point intérieur à son devenir. C'est-à-dire qu’on considère l’action (ici celle d’envelopper) dans deux directions à la fois : vers son début et vers sa fin non encore accomplie, comme si le sujet se trouvait au milieu de l’action, en train de l’effectuer. C’est pour cette raison que l’imparfait sert aux descriptions : parce que le monde qui nous entoure ne s’arrête pas quand l’action est révolue. C’est pour cette raison aussi que l’imparfait donne souvent l’impression de « durée ». Non pas parce que l’action est longue mais parce qu’on la considère de façon dédoublée à la fois dans ce qui a déjà eu lieu et dans ce qui devra encore avoir lieu. Or ce qui est double semble plus long que ce qui est simple. Contrairement à ce qu’on dit parfois le passé simple ne sert pas du tout à indiquer des actions « brèves » tandis que l’imparfait serait utilisé pour les actions qui durent. Qu’il suffise de donner ici un exemple : « Los musulmanes estuvieron ocho siglos en España. » Est-ce que cette présence a été brève ? Non. On utilise le passé simple parce que ce fait est envisagé de façon homogène depuis le début jusqu’à la fin du processus, un instant après l’autre sans la moindre interruption. Si en revanche on dit : « Los musulmanes llevaban ocho siglos en España cuando Colón descubrió América », on choisit la date de la découverte de l’Amérique pour envisager, à partir de ce point de vue, la présence musulmane en Espagne.  Il y a vision « sécante » parce que le regard ainsi posé vient « couper » ou « interrompre » l’action dite par le verbe « llevar » : par rapport à aujourd’hui les deux sont évidemment des temps du passé mais on prend comme référence l’année 1492 pour regarder à la fois vers le début (711) et vers une fin non encore accomplie (qui le sera effectivement très vite, avec les premières mesures de conversion obligatoire de 1501).

 

Revenons donc à notre texte après ces éclaircissements. Boa est en train de penser à ce qui s’est passé la nuit précédente. Et son « flux de conscience » l’amène à s’y plonger à nouveau en actualisant dans son monologue intérieur des faits révolus. C’est du passé mais envisagé de façon « sécante » comme si l’action de « envolver » était encore en train de s’accomplir (c’est bien ce que signifie le mot « im-parfait » : non-parfait, c’est-à-dire non-parachevé).  Cette caractéristique de l’imparfait est commune à l’espagnol et au français (elle remonte au latin où l’opposition perfectum / imperfectum était encore bien plus marquée que dans les langues romanes).  Conclusion, après tous ces détours : il fallait garder tous les imparfaits du texte même si cela semblait parfois « bizarre ». Cette « étrangeté » n’était pas une incorrection ou une « faute de temps » mais la conséquence d’une technique narrative bien précise, celle du « stream of consciousness ». Le personnage-narrateur se revoit « en train de » et ce passé est à la fois révolu et non-accompli puisque envisagé à partir d’un point intermédiaire qui vient « couper » l’action entre son début et sa fin. Il arrive aussi, bien sûr, que ces actions passées soient envisagées de façon homogène depuis le début jusqu’à la fin et elles sont alors dites au prétérit (à traduire plutôt par des passés composés). Et les verbes sont logiquement au présent quand le présent de l’énoncé correspond au présent de l’énonciation. Tel est le système verbal de ce passage où le « temps » se dédouble en temps chronologique (opposition passé/présent) et en temps « aspectuel » (opposition entre vision sécante et vision non-sécante).

 

2. Commentaire détaillé

 

Malpapeada :

 

Fallait-il traduire le nom de la chienne ? Ou de façon plus générale : faut-il traduire les noms propres ? C’est une question qu’en se pose souvent et à laquelle il n’existe pas de réponse unique.  Il faut tenir compte de plusieurs facteurs : d’une part l’espagnol a plus l’habitude de traduire (ou d’adapter l’orthographe) que le français ; ensuite il faut se demander si l’usage existe déjà pou tel ou tel nom (il est évident par exemple qu’on ne peut pas garder en français don Quijote puisque Don Quichotte existe depuis toujours ou Sevilla puisque Séville est d’usage courant mais lorsqu’on trouve en espagnol Nueva York ou Marsella, il faudra bien sûr « traduire » par New-York ou Marseille) ; on aura aussi plus tendance à traduire des noms et des prénoms courants que des noms et des prénoms peu usuels, etc. Il n’existe aucune règle impérative sauf une : il faut essayer de traduire lorsque le nom propre est « significatif ». Normalement un nom propre est un signifiant qui a un référent sans avoir de signifié. Autrement dit : il n’a pas de sens et c’est justement pourquoi « on ne traduit pas » puisqu’il n’y a aucun sens « à traduire ». Dans la réalité historique il en va autrement : la plupart des noms et des prénoms ont un « sens » mais ils l’ont perdu et sont devenus « arbitraires ». On peut s’appeler « Leroux » et avoir les cheveux bruns.  Mais il est fort probable qu’en remontant dans le temps, le premier « Leroux » était effectivement rouquin. Beaucoup de noms dérivent de surnoms, les prénoms « bibliques » ont tous un signifié qui est très souvent explicité dans le texte, etc. Si les noms étaient effectivement arbitraires on ne voit pas pourquoi le choix d’un prénom par les parents serait l’occasion de tant de discussions ou de mystères. Or il en va de même du romancier qui choisit les noms de ses personnages, qui sont en quelque sorte ses « enfants ». C’est pourquoi la traduction s’impose dans certains cas – et surtout quand le nom est un surnom. Or « Malpapeada » est de toute évidence un surnom où l’on distingue très nettement le mot « papear », qui est très familier pour  « comer », un peu comme « bouffer » en français (« papear » dérive de « papa », lui-même familier pour « patate »). Or on sait que la « patate » vient d’Amérique où elle était déjà cultivée par les Incas. Il est donc assez normal qu’on trouve des dérivés de « papa » dans la langue familière du Pérou. Bien qu’il n’apparaisse pas dans le DRAE, le verbe « papear » est courant en Espagne mais réservé à une langue très familière. J’ai l’impression en revanche que l’usage du participe passé au sens « moyen », comme dans « Este tipo se le ve bien papeado »,  est un américanisme. On le trouve en tout cas dans le dictionnaire d’américanismes sous la rubrique « jerga peruana ». Voir : http://www.americanismos.com/ejemplos-de-peruanismos/3

Les « cadetes » de l’école militaire ont baptisé cette chienne « Malpapeada » pour la bonne raison qu’elle n’a pas dû être très bien nourrie et qu’elle a toujours l’air affamé. Il convient de traduire, faute de quoi le lecteur français perdra quelque chose du « sens » de ce nom, qui est en réalité un surnom. On peut penser à l’Affamée, qui respecte le sens mais pas le niveau de langue, ou à des expressions plus argotiques comme « Crève-la faim » ou Crève-la-dalle ».

 

« Con la almohada »

L’espagnol n’oppose pas vraiment « oreiller » et « traversin », qui sont conçus comme deux types d’almohadas. Dans un dortoir de type caserne, on imagine plutôt des « polochons » (cf. les « batailles de polochons »).  Ce qu’on n’imagine pas très bien c’est qu’on puisse « envelopper » un animal (ou une personne) dans un traversin ou même dans un oreiller. Nous sommes encore une fois dans le flou propre au « flux de conscience » : c’est comme si après « frazada » le personnage-narrateur avait oublié le sens concret du premier verbe pour ne garder que l’idée de « couvrir pour mettre au chaud ». On peut garder cet « effet » en français mais pas avec un verbe de type « enrouler », surtout si votre traduction implique que ce soit la chienne qu’on « enroule » autour de la couverture ou de l’oreiller : il y a dans le texte une légère discordance de sens mais pas un effet de cocasserie. Je trouve même que le verbe « envelopper » passe assez mal en français (mais je reconnais que c’est assez subjectif). Je me demande s’il ne serait pas préférable d’augmenter le « flou syntaxique » en supprimant le deuxième « con » et écrire : « Je l’enveloppais dans la couverture et puis après le polochon ». On pourrait peut-être aller jusqu’à supprimer le lien syntaxique entre « envolvía » et « almohada », ce qui donnerait : « je l’enveloppais bien dans la couverture avec le polochon par-dessus », ce qui serait aussi vague du point de vue de la grammaire mais un peu plus « logique ».

 

¡Ni por ésas!

« Ni » est évidemment mis pour « ni siquiera ». L’expression dans sa totalité est très fréquente en espagnol parlé mais délicate à rendre. Elle signifie quelque chose comme : « même pas de cette façon », ce qui est très lourd et constitue davantage une explication qu’une traduction. Il faut essayer de trouver une solution adaptée à chaque cas. On peut songer à une expression française, qui à son tour n’a pas d’équivalent exact en espagnol, comme « avoir beau » : « mais j’avais beau faire, on ne cessait pas d’entendre ses hurlements ».  Une exclamation comme « tintin ! » serait excessive ici mais pourrait convenir dans d’autres textes. (Aucune référence au personnage de BD mais à une expression argotique « faire tintin » qui signifie « être privé de quelque chose », en particulier d’alcool, d’où l’idée globale de « manque de résultat » : on se démène pour rien). Dans le même ordre d’idée on peut songer à l’exclamation « bernique ! », qui est peut-être un peu vieillie.  Il y a aussi « que dalle », etc.

Soulignons que les expressions de ce type sont fort courantes en espagnol. Elles reposent sur une association de deux « formes marquées » (le féminin et le pluriel) dans un sens allusif et généralisant sans qu’existe aucun référent concret. Cf des formes verbales comme « arreglárselas » ou « no llevarlas todas consigo », « pasárselas de listo »,  des locutions adverbiales comme « a oscuras », « a gatas », « a tientas », « a ciegas », etc.   On trouve aussi des expressions de ce type au féminin singulier : « pegársela  a uno » par exemple (le tromper, le mener en bateau). En français des constructions analogues ne manquent pas : « en voir des vertes et des pas mûres », « les mettre (pour filer à toute vitesse) » ou, au singulier, « se la couler douce », « l’échapper belle », etc. Le problème pour le traducteur c’est que bien souvent ce genre d’expressions ne coïncident pas d’une langue à l’autre.

 

A cada rato parecía que se ahogaba y atoraba y era terrible

Voir plus haut : remplacer les conjonctions de coordination par une simple juxtaposition.

 

En toda la cuadra

Il ne peut pas s’agir d’une écurie ou d’un pâté de maisons (usage fréquent en Amérique latine) puisque nous sommes dans un dortoir (sens 5 du RAE : « sala de un cuartel, hospital o prisión en que duermen muchos »). S’agissant d’un établissement à statut militaire le mot « chambrée » s’impose en français.

 

En otra época, pase

Phrase très courte et difficile à comprendre hors contexte : elle est justement caractéristique du « flux de conscience » et des « lacunes informatives » propres à cette technique littéraire. Mais le contexte est en réalité donné dans les phrases suivantes, même si c’est sous une forme imprécise. On trouve en effet tout de suite « pero como todos andan nerviosos » dont le présent s’oppose évidemment à « otra época ». On trouve aussi un peu plus loin : « ahora que estamos tan deprimidos ». On en déduit que quelque chose vient de se passer qui a détérioré le climat du collège. Ce qui aurait « passé » avant cet épisode (« en otra época ») ne « passe » plus, les élèves ne supportent pas les hurlements de la chienne, il serait inconvenant d’organiser un grand pugilat (« no era cosa de machucarse »). Lorsqu’on lit le roman, on sait qu’un élève vient de recevoir une balle dans la tête lors d’un entraînement militaire et il s’avèrera, un peu plus tard, que c’est un autre élève qui l’a assassiné. Même si on ne disposait pas de ces informations, le texte était suffisamment explicite pour qu’on devine l’existence d’un événement ayant bouleversé la vie quotidienne au collège. Le verbe « passer » a le même sens en français dans l’expression « passe encore ». Cf les exemple du TLFI : Passe (encore). C'est acceptable à la rigueur. Passe pour cette fois, mais que je ne t'y reprenne pas. Décrire ce qu'on voit, passe encore; voir ce qu'il faut décrire, voilà le difficile (L. FEBVRE, Examen de consc. hist., [1933] ds Combats, 1953, p.8). Que ces racontars courent les boutiques des barbiers, passe encore. Mais les entendre sur le trône de saint Pierre, c'est cela qui est décourageant (MONTHERL., Malatesta, 1946, III, 5, p.503).

Le choc entre le  passé (« en otra época ») et le présent (« pase ») relève de ce que j’ai dit pour commencer : interférence du temps de l’énoncé et du temps de l’énonciation propre au « flux de conscience ». Pour garder cet effet, il vaut mieux dire « A une autre époque, passe encore » plutôt que « A une autre époque, cela aurait pu passer ». « Passe encore » désigne l’acceptabilité en soi d’un fait ou d’un comportement au-delà de la chronologie des événements. L’expression est donc invariable, dans un présent à valeur générale.

 

"sácala o llueve"

Ce qui va pleuvoir, ce sont évidemment les coups. Le verbe peut avoir ce sens là en français. Si on veut lever toute ambigüité, on a l’embarras du choix : « ça va être ta fête »,  « tu vas déguster », « tu vas écoper », « tu vas trinquer », etc.

Le verbe « sortir » au sens du factitif « faire sortir » est possible surtout à l’oral, ce qui est le cas ici. Mais je pense que ces sales gamins auraient employé une expression plus énergique du style « Fous-la dehors ». C’est le genre de petites transpositions qu’on peut se permettre pour que le texte retrouve une certaine vivacité que la traduction supprime forcément dans d’autres passages : l’équilibre global est ainsi respecté entre ce qu’on perd et ce qu’on gagne.

 

Guapeando

Voici ce qu’en dit le DRAE. guapear (De guapo).

1. intr. coloq. Ostentar ánimo y bizarría en los peligros.

2. intr. coloq. Hacer alarde de gusto exquisito en los vestidos.

3. intr. Bol., Chile, Cuba y Ven. fanfarronear.

4. intr. Ven. Resistir con valor golpes físicos o morales sin manifestarlo expresamente.

On se trouve à nouveau face à un américanisme  et dans un registre de langue familier. A noter que le sens actuel de l’adjectif « guapo » en espagnol est un sens dérivé de l’argot et qu’il désignait à l’origine le voyou, le vaurien, sens qui a été conservé dans le français « gouape ». On peut penser à des expressions comme : Faire le beau (avec la même dérivation qu’en espagnol), faire le matamore, rouler des mécaniques, jouer des mécaniques, etc. L’idée est facile à comprendre : s’il veut éviter de recevoir une trempe, le Boa doit tenir en respect ses camarades de chambrée. Cela lui est relativement facile car il a une carrure virile qui en impose physiquement – ce qu’explicite d’ailleurs son surnom qui fait référence à un détail bien précis de son anatomie. Mais cette intimidation a des limites. Elle joue au « un par un » mais pas quand ils s’approchent ensemble de son lit.

 

Botines

Le français « bottines » ne convient pas car le mot désigne des chaussures en cuir fin avec une connotation féminine. Or il s’agit évidemment de bottes militaires. Inutile en revanche d’en rajouter dans l’argot avec une traduction comme « godasses ».

 

Machucarse

Le verbe « machucar » n’est pas en lui-même argotique. On le trouve par exemple dans une recette de cuisine : « Vienen luego las almendras, que se pelan en agua caliente y se machucan bien ». Il signifie alors réduire en morceaux par des coups (= machacar). En revanche, la forme pronominale, appartient au registre de la langue parlée. On a le choix entre « se bagarrer » ou, en puisant dans l’argot, « se friter », « se castagner », « déclencher la baston », etc. Il faut bien montrer dans la traduction que le personnage n’a pas peur de se battre seul contre tous mais qu’il trouve cela « inconvenant » étant donné les circonstances présentes.

 

La saqué

Je l’ai sortie ou je l’ai fait sortir. NB. : avec « faire » et « laisser » (+ infinitif) le participe ne s’accorde pas avec le COD même si celui-ci est placé avant.  

 

Al darme la vuelta

Attention aux contresens. Le Boa ne regarde pas en arrière. Il fait demi-tour et « sent » que la chienne le suit. Le verbe « sentí » ne permet pas de comprendre autre chose : s’il s’était retourné, il l’aurait vue, il ne l’aurait pas « sentie ».

 

quédese donde la he dejado

Le vouvoiement lorsqu’on s’adresse à des amis (et même à des animaux comme ici) est relativement fréquent en Amérique latine, surtout si l’on veut pour une raison ou pour une autre marquer une distance. D’une façon générale il est impoli de tutoyer un inférieur (domestique, garçon de café, etc.) puisque cela insiste sur la différence de rang. Ud. a ici les deux sens : il s’adresse à un chien qui est un « inférieur » et il veut en même temps marquer les distances, éviter toute familiarité qui pourrait déboucher sur un mouvement de tendresse ou de pitié. Il vouvoie la chienne parce qu’il veut être dur avec elle. Je crois que toutes ces nuances sont peu compréhensibles en français et qu’il vaut mieux employer la seconde personne du singulier.

 

por llorona

la préposition « por » indique évidemment la cause. « Pour pleurnicheuse » ne voudrait rien dire en français. Il faut préciser : puisque tu es une pleurnicheuse. Remarque : « pleurnichard » ajoute général une connotation péjorative que « pleurnicheur » n'a pas forcément. Mais aucun des deux adjectifs ne me semble très « naturel » dans le contexte. On peut songer à d’autres solutions.

 

La hierbita

Usage très habituel du diminutif en Amérique latine. Il faut transposer.

 

Y a lo mejor llovía

La traduction littérale passe assez mal en français. Il suffit de peu de chose pour aboutir à une expression bien plus naturelle.

 

Congelándose

C’est l’un des cas où le français possède une expression très courante avec un pluriel féminin allusif (voir plus haut) qu’on emploie, malgré l’allusion, pour les deux sexes. Pourquoi ne pas l’utiliser ? Ce n’est pas de la « surtraduction » puisque l’espagnol ne dispose par d’une expression analogue (avec « las »). On respecte simplement les habitudes de chacune des deux langues.

 

Murmurar

Attention au contresens. La chienne ne « murmure » pas. Cf DRAE : « Hablar entre dientes, manifestando queja o disgusto por algo. » Il faut traduire par un verbe comme « grogner ».

 

Jalar

Très courant en Amérique latine. Tirer.

 

Taparse

Si on traduit par couvrir il y a une répétition assez maladroite avec "couverture" qui n’existe pas dans le texte espagnol.

 

Calorcito

Si l’on veut traduire le diminutif, il faut trouver un adjectif.

 

Chusco

Américanisme du Pérou relevé dans le DRAE : 2. adj. Perú. Dicho de un animal cruzado (de castas distintas). La suite de la phrase ne laisse pas de doute et la traduction la plus simple est « bâtard ».

 

Alma blanca

Il faut garder « âme blanche » parce que c’est le titre d’un roman et surtout d’un vieux film (1926) qui eut beaucoup de succès à l’époque  et dont il y eut plusieurs remakes (en particulier une version sonore en 1934 ) : « El negro que tenia el alma blanca ». En français, « Boy, le noir qui avait l’âme blanche ». Voir sur Youtube https://www.youtube.com/watch?v=YDJ9mOWNXek

Aussi incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, le film se voulait « anti-raciste » et c’est pourquoi le cinéaste avait choisi ce titre ! Un noir qui éprouve des sentiments « élevés » doit avoir « l’âme blanche » ! Malgré son racisme « inconscient », l’expression est passée dans la langue courante en Espagne et en Amérique latine au point qu’un groupe argentin de cumbia Meta Guacha en a fait une chanson « engagée ». Voir encore sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=gdOxWZj-VcU

Je vous laisse donc « en musique » avant de passer à une traduction possible de ce texte.

3. Traduction proposée

 

Crève-la-dalle

 

J’ai de la peine pour la chienne Crève-la-dalle qui, tout au long de la nuit dernière, n’a fait que pleurer et pleurer. Je l’enveloppais bien comme il faut dans la couverture, avec le polochon par-dessus, mais raté, on ne cessait pas d’entendre ses hurlements interminables. Á chaque instant on aurait dit qu’elle s’étouffait, qu’elle s’étranglait, c’était terrible, les hurlements réveillaient toute la chambrée.  Dans d’autres circonstances, passe encore. Mais comme ils sont tous sur les nerfs, ils commençaient à insulter, à jurer et à gueuler « fous-la à la porte ou ça va être ta fête », et il me fallait tenir tête aux uns et aux autres depuis mon lit mais, à la fin, sur le coup de minuit c’était devenu intenable. Plusieurs d’entre eux se sont levés et se sont avancés vers mon lit, leurs bottes à la main. J’allais quand même pas me bagarrer avec toute la section maintenant que nous sommes si déprimés. Alors je l’ai fait sortir, je l’ai emmenée jusqu’à la cour et je l’y ai laissée mais lorsque j’ai fait demi-tour j’ai senti qu’elle me suivait  et je lui ai dit d’un ton méchant : « Bouge pas, la chienne, reste dans ton coin puisque t’arrêtes pas de chialer », mais Crève-la-dalle toujours derrière moi, avec sa patte recroquevillée qui ne touchait pas le sol, et c'était pitié de voir les efforts qu’elle faisait pour me suivre. Je l’ai donc prise dans mes bras et emmenée jusqu’au terrain vague, je l’ai posée sur un petit coin d’herbe, pendant un moment je lui ai raclé la nuque, après quoi je suis reparti et cette fois elle ne m’a pas suivi. Mais j’ai mal dormi ou plutôt je n’ai pas dormi. Le sommeil était en train d’arriver et, pan, mes yeux s’ouvraient tout seuls, je pensais à la chienne et, en plus, je commençais à éternuer car je n’avais pas mis mes chaussures quand je l’ai fait sortir dans la cour et mon pyjama est troué de partout et puis je crois qu’il y avait beaucoup de vent, peut-être même qu’il pleuvait. Pauvre Crève-la-dalle qui se les gelait dehors, elle qui est si frileuse. Que de fois je l’ai vue, la nuit, devenir furieuse parce que je remue et que je me découvre. Toute raide de colère, elle se lève en grognant et elle tire la couverture pour se mettre à nouveau à l’abri ou alors elle se glisse tout bonnement jusqu’au fond du lit pour sentir la douce chaleur de mes pieds. Les chiens, c’est vraiment fidèle, plus que la famille, il y a rien à faire. Crève-la-dalle est bâtarde, c’est un mélange de toutes les sortes de chiens, mais elle a l’âme blanche. Je me rappelle pas quand elle est venue au collège. Certainement que personne ne l’a amenée, elle passait par là et elle a eu envie de venir voir, ça lui a plu et elle est restée. J’ai l’impression qu’elle était déjà au collège quand nous y sommes entrés.