Amor de madre
Commentaires et corrigé


Réflexion préalable

Le texte de Martin Santos était de toute évidence écrit dans un parler familier dont il fallait essayer de rendre toute la saveur. Bien comprendre la situation était indispensable. Il valait mieux en effet se mettre dans la peau du personnage pour imaginer les mots, les expressions et le ton qu'il convenait de lui attribuer dans la version française de l'extrait.

On comprend assez vite qu'il s'agit du discours d'une mère, exaspérée par l'attitude de son fils. Ce dernier va partir à Salamanque faire des études de droit. La mère, elle reste au village : comme toute sa famille, elle est issue d'un milieu paysan relativement aisé. Mais les terres sont sa dot à elle, le père, lui, n'avait apparemment pas de biens mais compensait cette pauvreté par une instruction supérieure. Le fils suit la voie paternelle avec des ambitions d'ascension sociale par les études. Il en résulte que la mère se sent méprisée et trahie. Elle se lance dans un monologue où les griefs s'enchainent aux réprimandes et les blâmes aux remontrances jusqu'à déboucher sur un discours plein de frénésie et de fureur, à la limite de la folie. C'est un réquisitoire, un sermon, un savon, un lessivage. En face, le fils est silencieux tout au long du passage. Il attend la fin de l'orage et on imagine qu'il n'en mène pas large. Or cette absence de réactions a pour conséquence évidente d'alimenter le discours de la mère que rien ne vient arrêter et qui grossit de lui-même comme un fleuve en crue.

Dans ce portrait à charge, le fils apparaît d'abord comme un traitre qui renie ses origines paysannes et, plus particulièrement sa mère. Puis les reproches se centrent sur son inaptitude. C'est un nul, un bon à rien, qui se réfugie dans les livres parce qu'il est incapable de vivre. A l'origine de la colère maternelle, un incident qu'on peut assez facilement deviner : le fils a refusé de danser avec sa mère, probablement à l'occasion des fêtes du villlage. Elle en a conclu qu'il avait honte d'elle, qu'il refuserait aussi de lui donner le bras lorsqu'elle irait le voir à la capitale et voudrait faire une promenade en sa compagnie. On comprend qu'elle caressait ce projet depuis longtemps et qu'elle a soudain peur de devoir y renoncer. La jalousie prend alors le dessus chez cette mère possessive et terrible, comme on en trouve dans les pays de la Méditerranée : à sa mère, qui doit avoir une belle carrure, ce fils indigne va préférer les maigrichonnes de la ville, des planches à pain à moitié rachitiques qu'il aura le culot de trouver "élégantes". A cette idée, son sang ne fait qu'un tour et c'est alors elle qui renie son fils. Ce morveux, ce bon à rien, ce nullard, cet incapable n'est pas digne d'être son fils. Et même pas le fils de son père qui avait souvent la tête dans les livres, bien sûr, mais qui savait aussi prendre du bon temps, la preuve il ne rechignait pas à l'amener au bal et il avait su lui taper dans l'oeil, vite fait bien fait. Qu'il suive donc cet exemple, qu'il boive un bon coup de rouge, cesse de penser aux petites pisseuses de Salamanque et qu'il fasse un peu de gringue à la Gertru : c'est elle qu'il doit épouser parce qu'elle est de la famille et que c'est comme ça qu'on se marie à la campagne, en famille, pour que les terres ne se dispersent pas.
Et comme en plus elle est fille unique et donc héritière, le fils répèterait le mariage de la génération précédente en agrandissant le patrimoine, cette "heredad" dont la mère était si fière au début. La fin du texte est donc plus apaisée, elle lui donne les conseils qu'il doit suivre pour devenir un homme, un vrai. En réalité, c'est tout simple : il suffit de reproduire le modèle parental. La colère retombe et, par suite aussi, le langage haut en couleurs propre à la colère. Le texte devient plus facile à comprendre - et à traduire. Malheureusement pour les candidats, il s'arrête là.

Une mini-explication de texte comme celle qui précède est indispensable avant de se lancer dans une traduction. Cette analyse peut rester bien sûr implicite : l'essentiel est de lire le texte plusieurs fois, sans s'arrêter aux mots qu'on ne comprend pas, pour s'en imprégner et avoir ensuite les bons réflexes par rapport à une situation qu'on a intériorisée au lieu de la considérer comme quelque chose d'étranger à soi et donc plus difficile à assimiler. En vous mettant dans un contexte assez analogue à celui du romancier lui-même et en essayant de reproduire les conditions de l'écriture, vous pouvez espérer que l'intuition vienne éventuellement combler les lacunes de la connaissance. Que pourrait dire ce genre de femme en de pareilles circonstances? Et surtout, comment le dirait-elle?

Il n'en reste pas moins que l'intuition ne résoud pas tous les problèmes et qu'il convient de se familiariser avec tous les niveaux de langue. Non seulement pour parler avec les gens dans la rue sans être immédiatement pris pour un "guiri" mais aussi pour réussir une traduction littéraire, y compris dans le cadre d'un concours. On oublie trop souvent que la langue parlée - y compris la plus argotique - peut devenir matière de la langue littéraire pour peu qu'un écrivain sache s'en emparer. Rien ne saurait remplacer des séjours prolongés dans un pays de langue espagnole, en se mêlant bien sûr à la vie des gens. Il y a aussi des romans qui sont tout entiers construits sur cette base comme Cinco horas con Mario de Miguel Delibes. Vous pouvez aussi regarder la télé espagnole, en particulier les émissions les plus nulles des chaînes les plus nulles comme TV 5 : rien de tel que la télé-réalité pour prendre un bain de "réalité". Il n'est pas interdit enfin d'avoir recours à des recueils portant sur la langue de tous les jours. Il existe plusieurs dictionnaires d'argot. Mais on ne peut ni apprendre par coeur un dictionnaire, ni le lire comme on lit un roman. C'est pourquoi je me permets de faire un peu de pub pour L'argot espagnol de la collection Assimil dont mon frère Juan est cooauteur. Je n'ai pas trop de scrupules à vous le conseiller car c'est tout petit et très bon marché de telle sorte que le bénéfice pour l'auteur est nul. L'avantage c'est que malgré le titre, il n'y a pas seulement de l'argot au sens strict. Il s'agit plutôt d'un parcours guidé à travers la langue familière avec un classement thématique. Vous pouvez en avoir une idée dans une interview en deux parties que vous trouverez ici et ici.


Commentaire détaillé





"Heredad" : Le DRAE donne comme premier sens "hacienda de campo" (le sens de "herencia" est vieilli). Dans le langage juridique, le mot désigne un contrat de mariage par lequel on stipule la part d'héritage qui reviendra à l'un des époux. Il s'agit donc ici de propriétés foncières, qui constituaient la part d'héritage de l'épouse sous forme de " dot à venir ". On ne pouvait se contenter de traduire par « terres » ni par « héritage » puisque c’est à la fois un héritage et une dot.

"Traje". La notion de " rapporter  des terres" semble avoir été parfois mal comprise à partir d'une définition trop rapide du Petit Robert. On trouve dans le Littré : " suppléer, par des terres prises ailleurs, à celles qui manquent en un lieu " et l'exemple : " On forma, avec des terres rapportées, l'éminence artificielle destinée à ... ". Ce sens ne convenait évidemment pas. Pas plus que le sens juridique : " remettre dans la masse de la succession ce qu'on a reçu d'avance ". Il ne s'agit pas de ce que la mère doit partager avec ses co-héritiers mais de ce qu'elle a remis à son époux. Inutile donc de compliquer les choses : " traje ", c'est tout simplement " apporter "(en dot).

"Ensorbecimiento" n'existe pas. C'est l'un des nombreux néologismes (comme plus loin "majestiques") qu'on trouve sous la plume de Martín Santos. La mère veut dire " ensoberbecimiento ", qui n'est pas la simple " soberbia " et qui est trop compliqué pour elle. Il faut essayer de trouver un mot plus fort que " orgueil " et qui n'existerait pas vraiment tout en étant compréhensible par le lecteur. Ses études lui ont monté à la tête, c'est cela que veut dire la mère.


" Ser de pueblo " : au sens propre s'oppose à " ser de capital " (de province). Très souvent péjoratif. Les mots ne manquent pas en français : plouc, pedzouille, bouseux, péquenot, péquenaud.

" Desgraciarse" = " Malograrse " . " No llegar una persona o cosa a su natural desarrollo por muerte o por otra causa " (DRAE). Le verbe est beaucoup plus employé au sens physique que moral. Un " desgraciado " a en revanche les deux sens, physique (mal en point, invalide, etc.) et moral (un pauvre type). Pour dire " mal tourner ", on emploierait plutôt " malearse ". Le DRAE indique pour "malear" : "pervertir uno a otro con su mala compañía y costumbres".

"Tout+ adjectif ". Lorsque " tout " signifie " tout à fait, complètement, entièrement ", il est invariable sauf devant un adjectif féminin commençant pas une consonne : " Elle est tout étonnée " - " Les émotions toutes nues sont aussi faibles que les hommes tout nus " (Valéry). C'est l'une des nombreuses subtilités de l'orthographe française (Grévisse, §955).

" No quieres nada con ". Ne pas avoir affaire ou à faire (les deux sont admis) à quelqu'un ou avec quelqu'un (" avec " implique réciprocité d'après Littré).

" ¡Ay de mí ! ". " Denota pena, temor, conmiseración o amenaza " (DRAE). Ce n'est pas " pauvre de moi " mais " pauvre de toi " (si tu me manques de respect). Comme si la mère avait voulu dire " ¡Ay de tí !" et prononcé " ¡Ay de mí !" (par égocentrisme).On peut aussi imaginer une contraction du discours : " ¡Ay (guárdate) de mí !" C'est sans doute pourquoi on en arrive au sens de "amenaza" indiqué par le dictionnaire de la RAE. On peut remarquer que la même ambiguïté existe en français : "gare à moi!" et "gare à toi" sont synonymes malgré l'inversion des personnes. "Pauvre de moi!" ne voulait pas dire grand chose dans ce contexte.

Orthographe de " cent ". Invariable sauf quand il est précédé d'un nombre qui le multiplie et n'est pas suivi d'un autre nombre cardinal (Petit Robert). Autrement dit, on écrit : cent fois pire, trois cents, trois cent dix-huit.

Orthographe de l'impératif des verbes du premier groupe (ER). Attention : pas de " s " à la deuxième personne du singulier : " Ne t'avise pas ".

" Armar una " : causar un escándalo.

" El lucero del alba ". Planeta Venus. Fig. y fam. = Cualquiera por importante que sea. "No hacía un favor ni al lucero del alba" (DRAE). La mère n'a pas peur de faire un scandale sans se soucier de la position sociale de la personne en face.

“Rúa” existe en espagnol même si son emploi est assez peu fréquent. On trouve dans le CREA des phrases comme :

 -          « Vamos por la cale y por la ruga, por la cal y por la rúa, por la carrer y por la street »

-          « hasta que el patrón, un francés regordete, simpático y con una enorme cabellera blanca, les echó a la rúa pues eran ya las 2.57 de la madrugada. »

-          « Madrid […], resplandecía de gentes por la calle y de carrozas por la rúa ».


On voit bien à travers ces quelques exemples que « rúa » peut s’employer soit dans un contexte parodique (ou allusif à la France) soit pour désigner une voie urbaine plus large et plus élégante qu’une simple « calle ». C’est pourquoi je vous propose « grand rue ».

 

« Majestiques » : le mot n’existe pas en espagnol. C’est un néologisme comme « ensorbecimiento » que nous avions trouvé plus haut. Le Majestic était un nom emprunté à la France et souvent donné aux hôtels, aux dancings, aux théâtres et aux cinémas puisque la France était considérée comme un symbole de l’élégance, de la vie nocturne et des plaisirs. Le mot « rúa » a donc appelé le pseudo-adjectif « majestiques ». On pouvait le garder tel quel dans la traduction puisque le néologisme obéirait au même mécanisme dans les deux langues.

" Zangolotino ". Muchacho que quiere o a quien se quiere hacer pasar por niño (DRAE). On peut penser à "mioche", " môme ", " loupiotte ". " Moutard ", " galopin " ne s'appliquent qu'aux garçons. Ce que veut dire la mère, c'est que les filles de la ville ne sont pas des vraies femmes, elles se dépensent en oeillades et chichis et n'ont rien dans le ventre.

" Grima ". Desazón, disgusto, horror que causa una cosa.

" Chicha " : Bebida alcohólica que resulta de la fermentación del maís en agua azucarada.

" Limona(da) " : Zumo de limón (ne pas confondre avec "gaseosa", limonade). "Ni chicha ni limoná" =ni chèvre ni chou, ni blanc ni noir, ni chair ni poisson, ni à bouillir ni à rôtir.

" Rosca ". Il s'agit évidemment ici d'une danse. On peut penser à : ronde, courante, gaillarde, rigaudon, branle.  " Hacer la rosca " : rondar, halagar para obtener algo. " Pasarse de rosca " : excederse uno en lo que dice, hace o pretende ir más allá de lo debido.

" Dengue ": melindre

" Picapleitos ". Péjoratif pour "abogado".

" Morrete " . Diminutif de "morro".


Traduction proposée


Les terres que ton père possède aujourd'hui, c'est ma dot, qu'est-ce que tu croyais ? D'où sortiraient sinon toutes ces études et toutes ces fiéroteries qui t'ont même fait renier ta cambrousse? Ne suis-je pas moi-même une péquenaude et toi, tu n'es pas un péquenaud peut-être ? Et peut-être que c'était pas un péquenaud mon père, et Oncle Antoine et Oncle Gabriel, celui à qui il arriva malheur, et mes sœurs, elles n'étaient pas des péquenaudes aussi, même si elles sont mortes toutes petites avant d'éclore ? Toi, on dirait que tu ne veux rien savoir de ta mère, on dirait que tu as honte de ta mère, mais prends garde à moi, méfie-toi, parce que toi et mille autres comme toi, vous feriez pas le poids, car ta mère personne ne l'arrête et gare à toi, mon petit, gare à toi, si tu montres à ta mère ne serait-ce que l'ombre d'un mépris. Ah, si j'ai vent qu'à Salamanque, là oui tu sais danser et que tu amènes ces petites gourdes dans les casinos, j'en ai rien à fiche, mais rien du tout, de faire un barouf et de lui en montrer de toutes les couleurs à la pimbêche maigrichonne qui s'imaginerait qu'elle est plus que ta mère. Il ne manquait plus que ça ! Que tu fasses ton petit snobinard et que tu ne veuilles pas m'amener bras dessus, bras dessous dans les grands-rues ou les palaces majestiques. Hors de ma vue ! Je ne veux plus te voir, tu me fais vomir, tu n'es ni chair ni poisson, jamais de la vie on dirait que tu es mon fils et t'as pas non plus la fière allure de ton père ! Ton père aussi s'y connaissait en bouquins, je crois, mais cela ne l'a pas empêché de s'amuser quand il était jeune et de faire chaque chose en son temps. Si ton père n'avait pas su danser la gaillarde, faudrait voir que je me sois mariée avec lui et toi, à l'heure qu'il est, tu serais dans les limbes. C'est bien parce que ton père a su me chauffer que tu es ici maintenant avec tes chichis et tes crétineries, je sais pas ce qui me retient, étudiant, plus qu'étudiant, moitié de curé, si encore tu avais été séminariste, ce serait pas mal, c'est une gloire pour une mère d'avoir un fils Monsieur le Curé, mais toi qui, au bout du compte, ne feras rien de plus qu'avocaillon, hors de ma vue, tu me dégoûtes, et fais-moi le plaisir de t'arranger un peu la tête et de boire un coup et de te tacher le museau de vin, car moi je veux voir comment tu contes fleurette aux demoiselles et comment ton œil s'allume avec la Gertru, qui est la fille de ma cousine et que son père, je sais de quel pied il cloche et ce qu'il va lui rester à elle, qui est fille unique et que personne peut lui disputer ses terres.


Luis Martín Santos, Tiempo de destrucción