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Notes de commentaire sur la version "Colgando los habitos"

 

Ce texte, tiré d’un roman contemporain, se laissait assez facilement comprendre, du moins en principe, mais il présente plusieurs points délicats à traduire. Il exige aussi un minimum d’analyse littéraire pour bien appréhender la cohérence qui le sous-tend (usage des temps verbaux, sujets d’énonciation : par exemple le style indirect libre de la fin qui « représente » les pensées de l’ingénieur).

 

Certains d’entre vous ont eu cependant du mal à voir la logique d’ensemble, des contresens successifs ayant empêché de saisir la situation du père et du fils et cette incompréhension globale ayant entraîné de nouveaux contresens. Quel est donc le contexte ? Comme il arrivait souvent en milieu rural, le curé « repérait » un enfant plus doué que les autres et un (ou une) riche propriétaire lui payait des études au séminaire pour qu’il devienne prêtre à son tour. C’est une pratique qui a survécu jusqu’à une date relativement récente (la fin du franquisme) et pour beaucoup d’enfants c’était la seule façon de faire des études au-delà du primaire. A l’âge de 11 ans, le fils quitte donc son village pour le séminaire à Salamanque. Dix ans plus tard, il revient, ayant renoncé à entrer dans l’Eglise. Le père est furieux et laisse libre cours à sa colère le soir où on le ramène blessé après une chute de cheval. Il faut comprendre aussi que pendant ces dix années, le père est « monté en grade » : grâce à la réussite scolaire du fils et compte tenu des égards dus à doña Jerónima, la bienfaitrice, l’ingénieur l’a embauché comme contremaître et il a ainsi pu accumuler une petite (sans doute très petite) « fortune ».

 

 Commentaire détaillé

 

Le titre : « Hábitos » ne peut pas être pris dans le sens de « coutumes » ou « habitudes » mais doit être compris dans le sens religieux (= les ornements que revêt le célébrant pour la messe ou pour tout autre office »). On ne peut pas non plus traduire par « habit » malgré le proverbe « L’habit ne fait pas le moine » car ce mot serait aujourd’hui ambigu (jaquette noire et pantalon gris rayé). Il faut penser à l’expression « jeter son froc aux orties » (cf. « défroqué »). Le Petit Robert explique que le mot « froc » désigne à l’origine la « partie de l’habit des moines qui couvre la tête, les épaules et la poitrine ». Quelques citations : « L’on se couvre d’un froc pour tromper le jaloux » (Regnier), « L’empereur Lothaire ne vécut dans le froc que six jours » (Voltaire), « Un vieillard en froc de bure, avec le chapelet au côté » (Flaubert) et « On l’accusait d’avoir été capucin dans sa jeunesse et d’avoir jeté le froc aux orties » (Stendhal). Le sens actuel, pantalon, est un argot assez récent (attesté en 1905).

 

Has mamado muchos años de sotana para echar… Il n’était pas possible de traduire mot à mot. Il fallait introduire en français « trop… pour » afin de rendre le balancement compréhensible.

Le verbe "mamar" est évidemment à prendre en un sens figuré : "Adquirir un sentimiento o cualidad moral, o aprender algo en la infancia. Mamó la piedad, la honradez (DRAE). Il fallait trouver un équivalent en français.

 

Culo de mal asiento : traduire par « le cul entre deux chaises » serait un contresens. Il ne s’agit pas de quelqu’un qui est dans une situation incertaine, instable ou périlleuse, mais de quelqu’un qui ne sait pas rester en place.

 

Lo comido por lo servido : travail « au pair » où l’on échange son travail pour le logement et la nourriture. Dans un sens plus général, l’expression s’emploie pour indiquer un rapport d’équivalence ou de réciprocité : si le fils a la bougeotte, il ne réussira jamais à avoir une « bonne situation ». D’une certaine façon, le père veut dire que l’accident est une juste punition pour son comportement. On peut penser à deux expressions analogues en français : « comme on fait son lit on se couche » et « on récolte ce qu’on sème ».

 

Por San Blas : La Saint-Blaise, le 3 février. En français on emploie la préposition « à » (« Á la Saint-Jean », etc.) et on met un trait d’union avec majuscule à Saint : la Saint-Jean correspond à l’anniversaire de saint Jean. Le paragraphe qui commence ici introduit une antériorité temporelle par rapport au début du récit et il fallait rendre cela perceptible par l’emploi du plus-que-parfait. Puis retomber sur le présent en fin de paragraphe. La Saint-Blaise était une date très importante dans le calendrier rural de toute l’Europe, jour de fête objet de célébrations diverses, de rites et de légendes. C’est qu’on considérait que la Saint-Blaise marquait le début du printemps. Certes pas le début du printemps astronomique (équinoxe) mais du seul « printemps » qui intéresse les paysans, celui du « renouveau » de la végétation : la sève monte dans les arbres, apparaissent les premiers bourgeons, etc. L’arrivée des cigognes était l’un des signes de cet éveil printanier de la nature.

La fête de la saint-Blaise est liée à celle de la Chandeleur (2 février) et les crêpes représentant la lune. Vous trouverez sur Internet des centaines de références sur ce folklore du début février. Par exemple celle-ci

 

Beca : « insignia que traen los colegiales sobre el manto...” (DRAE). Ce n’est que par extension que le mot a pris le sens de “bourse”. « Partir sans enlever sa bourse » ou pire : « ses bourses » serait à la fois faux et particulièrement… incongru. C’est du mot « beca » (becca en latin) que viennent les mots bachelier, baccalauréat, bachillerato, etc.

 

La contrata : ce n’est pas « le contrat » (qui se dit « el contrato »), mais l’acte d’embaucher des ouvriers ou (ici) le lieu où s’effectue l’embauche.

 

Donde su padre hincha… por jornada : son père « fait de l’argent » (hincha la bolsa) en encaissant un douro (=5 pesetas) par jour, par plant et par ouvrier.   

 

Diez años de contrata. Diez de seminario : Une équivalence s’établit entre les dix ans que le père a passés comme responsable de l’embauche et les dix ans passés par le fils au séminaire. Le dernier paragraphe revient donc sur cette époque.

 

Por mor de … : On ne peut pas écrire « Pour l’amour de doña Jerónima et de son fils », car le personnage est le fils de Pedro el Gordo mais non de la riche doña Jerónima. En plus, l’ingénieur est le fondé de pouvoir, mais pas l’amoureux, de doña Jerónima. L’ingénieur tient compte du fait que le jeune garçon entre au séminaire parce qu’il est le protégé de doña Jerónima. C’est « eu égard à cela » qu’il donne a Pedro el Gordo la responsabilité de l’embauche. Et il s’en félicite car celui-ci a parfaitement rempli son rôle. Il a donc bien choisi (un acierto). La fin est évidemment un discours indirect libre de l’ingénieur.

 

Traduction proposée 

 

Un froc jeté aux orties

 

 La nuit où il revint sur la civière faite de branches de pin, porté sur les épaules des forestiers, la jambe cassée, le visage écorché et le nez en sang, son père lui dit :

 – Rien de tout cela ne serait arrivé, si tu n’avais pas jeté ton froc aux orties, si tu n’avais pas interrompu le cours naturel des choses. Quand tu seras vraiment adulte, tu t’en repentiras. Tu t’es trop nourri d’eau bénite pour pouvoir maintenant tout flanquer par terre. L’argent que, dit-on, je possède ne te servira pas à grand chose si tu as tout le temps la bougeotte. Comme on fait son lit on se couche. Il aurait mieux valu que tu grandisses à la montagne, au moins tu connaîtrais le métier. Tu ne sais pas distinguer un pigeonneau d’une bergeronnette, ni même monter à cheval sans te rompre l’échine.

 A la Saint-Blaise était arrivée la cigogne. A la Saint-Blaise il avait eu vingt ans. A la Saint-Blaise il était revenu de Salamanque au crépuscule, sans rien dire, et il avait franchi le seuil de sa maison et il avait embrassé sa mère et sa sœur, et il était parti ensuite, sans ôter sa soutane ni son insigne de boursier, droit devant lui sur la route, jusqu’à parcourir la longue lieue qui le séparait du Poste Forestier, là où se fait l’embauche des ouvriers et où se trouve le bureau de contrôle des coupes, là où son père fait grossir son bas de laine au rythme d’un douro par homme et par plant de pin et par journée de travail.

 Dix ans d’embauche. Dix ans de séminaire. Il en avait presque onze quand il était parti pour Salamanque, grâce à la bourse donnée par doña Jeronima Hoyos. Son père, Gros Pierrot, faisait alors du charbon de bois de bruyère dans la zone des Batuecas. Eu égard à doña Jeronima et au gamin, entré au séminaire et en passe d’être curé, l’ingénieur avait fait appel à lui. On pouvait lui faire confiance, c’était un bon charbonnier et il connaissait son métier et il avait bien gardé le troupeau de brebis quand il était jeune et il avait le don de commander et des dispositions pour être contremaître. Un bon choix.