Maldita lógica
Notes de commentaire à la version d’Unamuno
No se comprende aquí ya ni la locura : attention à la double construction « no... ya » (ne plus) et « no...ni » (même pas). Il faut traduire les deux idées.
creen y dicen : il est évident qu’il s’agit des Espagnols, les contemporains d’Unamuno dont il fustige l’étroitesse d’esprit. Mais il faut traduire en choisissant la valeur impersonnelle du pluriel, si courante en castillan. Il est en effet très maladroit de traduire par « ils », qui présuppose la mention antérieure du référent et entraînerait automatiquement la question : qui ? Or c’est seulement plus loin qu’on trouvera des mots comme « miserables » ou « esclavos », qui permettront alors une reprise par « ils ».
lo será : valeur hypothétique du futur.
por tenerle su cuenta y razón : le pronom enclitique "le" est équivalent de "en ello". L’expression cuenta y razón a plusieurs sens en espagnol. Comme toutes les expressions lexicalisées, elle doit être comprise globalement plus que dans le sens de chacun des éléments qui la composent. Il faut cependant conserver le mot razón, étant donné le traitement de ce mot par Unamuno en plusieurs endroits du texte.
lo de la razón de la sinrazón : référence au début du Don Quichotte et aux lectures du héros qui s’émerveille des formules alambiquées des romans de chevalerie, par exemple celle-ci : « La razón de la sinrazón que a mi razón se hace, de tal manera mi razón enflaquece, que con razón me quejo de la vuestra fermosura ». Cette phrase est restée célèbre à cause de la moquerie de Cervantes. C’est un peu la même chose que Molière avec les Précieuses ridicules ou Monsieur Jourdain. Il faut donc conserver le jeu de mots si l’on veut garder l’allusion ironique. Pour lo de, structure sans équivalent en français, il faut éviter « le fait de », si maladroit et lourd.
Nuestro Señor don Quijote : Ce n’est pas seulement Monsieur, ni même Monseigneur. En espagnol, « Nuestro señor » s’emploie surtout pour Jésus-Christ. Il semble évident qu’Unamuno, philosophe catholique, fait de don Quichotte une figure du Christ, de cette « folie de la foi » que saint Paul oppose à la « sagesse des savants ». Mais cela n’est pas dit de façon explicite. La traduction littérale semble la plus juste puisque « notre seigneur » a aussi ce sens en français.
Si resucitara y volviese a ésta su España : Pour que la conjonction “que” puisse remplacer un deuxième “si”, le verbe introduit par ce “que” doit être au subjonctif en français : « si notre seigneur Don Quichotte ressuscitait et qu’il revînt ». Il était plus simple de faire dépendre les deux verbes su premier « si » : « S’il ressuscitait et revenait ». La double détermination « ésta su España » est très difficile à traduire. Cette structure, presque archaïque, a une valeur d’emphase très nette. En outre, le démonstratif de première personne renvoie au locuteur (l’Espagne où habitent Unamuno et ses contemporains) tandis que le possessif renvoie à la personne dont on parle (Don Quichotte). Il est impossible de dire tout cela en français et de garder la concision de l’original. Mais on peut essayer de trouver des solutions, même si comme toutes les traductions « explicatives », elles ne sont pas parfaites…
andarían buscándole una segunda intención : deuxième occurrence de la 3e personne du pluriel. Mais cette fois, il y a, avec le "miserables" qui précède, un antécédent personnel. Pour « segunda intención » on a le choix entre « arrière-intention » et « arrière pensée », qui est aujourd’hui plus courant. « Deuxième intention » ne veut pas dire grand chose en français en dehors du domaine chirurgical :
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A.
CHIR.
Action de tendre, d'appliquer (les lèvres d'une plaie pour les
rapprocher).
Première
intention (dans les loc. réunir une plaie, réunion, cicatrisation par
première intention). Cicatrisation lente d'une plaie obtenue d'emblée,
sans l'intervention d'aucun facteur entravant l'évolution normale vers
la guérison (notamment sans suppuration) (d'apr. Méd. Biol. t. 2 1971).
Si la perte de substance était moins considérable, je pourrais décoller
les bords de la plaie, les aviver, les mettre en contact et les réunir
par première intention. Il n'y faut pas songer (ABOUT, Nez notaire,
1862, p. 89). Chez les grenouilles, il ne se fait pas de pus en hiver,
mais la cicatrisation se fait néanmoins aussi vite. Ce serait peut-être
un bon moyen pour les réunions par première intention de refroidir les
plaies (Cl. BERNARD, Princ. méd. exp., 1878, p. 166). La présence du
colibacille dans les plaies n'est pas un obstacle à leur réunion par
première intention (WIDAL, LEMIERRE ds Nouv. Traité Méd., fasc. 3,
1927, p. 245).
Réunion
par deuxième intention. Cicatrisation lente d'une plaie à la suite de
l'intervention d'un facteur secondaire tel qu'une infection, une
nécrose, une perte de substance, un corps étranger, qui entrave
l'évolution vers la guérison (d'apr. Méd. Biol. t. 2 1971).
Si uno denuncia un abuso : Attention à la syntaxe du « on » français, différente de la syntaxe de uno en espagnol. Il n’est pas possible de calquer cette dernière et de reprendre le « on » par un « il ». Le plus simple est de traduire uno par « quelqu’un », tout aussi indéfini et généralisant. La difficulté tombe alors puisque la reprise par « il » devient possible.
Los esclavos : il faut bien sûr traduire par « les esclaves ». Mais que veut dire Unamuno, de quel esclavage s’agit-il ? Le mot s’applique évidemment à ses contemporains et il est en réalité repris à Nietzsche dont les écrits ont exercé une grande influence sur Unamuno même s’il n’a pas toujours très bien compris ce que disait le philosophe allemand. Ce concept d’esclaves s’applique à la médiocrité de l’homme moyen d’aujourd’hui, incapable de comprendre les valeurs héroïques et « esclave » de ce qu’on a appelé plus tard la « culture de masse » (les modes, la publicité, la consommation, etc.)
para que le tapen la boca con oro : expression imagée pour laquelle il faut trouver un équivalent. C’est assez simple.
bajas pasiones de vengativo y envidioso : traduire directement (« de vindicatif et d’envieux ») est très peu correct. « Vengeur » serait un faux-sens.
vanagloria : vanité, gloriole, fatuité. « Vaine gloire » existe en français, mais s’écrit en deux mots.
por deporte : expression très simple mais un peu difficile à traduire parce que l’espagnol a gardé les anciennes connotations du mot provençal « desport » : « recreación, pasatiempo, placer, diversión, o ejercicio físico, por lo común al aire libre » (premier sens dans le DRAE). On ne fait pas, en français, les choses « par sport » si l’on entend par là que c’est de façon non sérieuse, pour s’amuser. Dans ce sens on dirait plutôt « par jeu ». Et pourtant la phrase suivante impose de garder le mot « sport ». Il faut trouver une solution.
Fíjate y observa : Le premier verbe correspond à une simple interjection, très courante en espagnol. Il serait maladroit de lui donner son sens plein et de traduire les deux impératifs par des mots trop voisins. Ce n’est pas le sens exact de chaque mot qui compte mais la valeur expressive de l’ensemble.
a todos estos estúpidos… no se les ocurre : la reprise de a todos par se les est normale en espagnol. Dire en français « à tous ces stupides… il ne leur vient pas à l’esprit » est à la fois très lourd et constitue un pléonasme.
bachilleres, curas y barberos : allusion évidente aux célèbres personnages du Don Quichotte. Il faut garder les équivalents français et ne pas chercher des « lettrés », « prêtres » et autres « coiffeurs »
tiene razón de ser : « a raison d’être » (c’est-à-dire le contraire de « a tort d’être ») constituerait un gros contresens.
perdió todo su valor la cosa : il existe entre le en cuanto qui précède et ce prétérit une relation temporelle d’immédiateté. Comme les deux verbes tiene et conocen sont au présent, le passé simple est exclu. Il faut le passé composé en français.
Para eso les sirve : attention à la construction de « servir » en français. La traduction de « para » par « pour » serait un grave solécisme.
sin hablarles de ellla : il faut que la traduction ne soit pas contradictoire avec ce qui précède (con hechos y palabras)
qué es eso de la gloria de Dios : Dans la mesure où Unamuno ne dit pas simplement qué es la gloria de Dios, il est nécessaire de rendre l’emphase de sa tournure. Cela fait partie de la fidélité au texte à traduire.
su para qué : sa raison d’être. Unamuno veut dire que la raison ne précède pas la chose ou le fait. On n’agit pas POUR ceci ou POUR cela. On agit et la raison d’agir se comprend a posteriori. Le raisonnement est évidemment paradoxal mais la pensée d’Unamuno est volontairement paradoxale puisqu’il se situe du côté de Don Quichotte contre les « raisonneurs » d’aujourd’hui. Unamuno n’a donc que mépris pour les gens qui, avant d’agir, ont besoin de savoir « à quoi ça sert ». Ce sont eux qui appliquant aux grands hommes leur propre façon de penser leur attribuent des intentions hypocrites et mesquines alors qu’ils ont agi sans arrière-pensée, uniquement mus par leur générosité et leur sens de la justice. La phrase suivante exemplifie ce mécanisme d’une raison d’agir qu’on comprend après-coup.
que me den una idea nueva : la troisième personne du pluriel n’a pas d’antécédent, il s’agit donc du « on » français. D’autre part, nueva signifie à la fois « neuve » et « nouvelle ». Mais en français une idée « neuve » (c’est-à-dire qui innove, qui est originale) n’est pas une idée « nouvelle » et encore moins une « nouvelle idée » (qui équivaut à « une autre » idée). Penser à la formule de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ».
y ella me dirá : il faut traduire l’insistance marquée par le pronom ella.
Alguna vez… no falta quién : il est tentant de traduire no falta quien par « il y a toujours quelqu’un ». Mais ce « toujours » contredit le « parfois » du début de la phrase.
dar de rebote : il faut essayer de trouver une image voisine en français
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Traduction proposée
On ne
comprend plus rien ici, même pas la folie. Il n’est pas jusqu’au fou
dont on ne pense et dise que s’il l’est, c’est parce qu’il doit avoir
ses raisons bien à lui. Que la déraison ait sa raison est désormais un
fait assuré pour tous ces misérables. Si notre seigneur Don Quichotte
ressuscitait et revenait chez lui, dans notre pauvre Espagne, ils
iraient chercher des arrière-pensées à ses nobles égarements. Si
quelqu’un dénonce un abus, poursuit l’injustice et fustige la bassesse,
les esclaves se demandent : que peut-il bien chercher
là ? A quoi aspire-t-il ? Parfois ils pensent et
disent qu’il agit ainsi pour qu’on lui ferme la bouche avec de
l’or ; parfois qu’il est mû par les sentiments vils et les
basses passions d’un être vindicatif et envieux ; parfois
encore simplement pour faire sensation [ou : pour épater] et
pour qu’on parle de lui, par vaine gloire [ou :
vanité] ; parfois enfin que c’est pour s’amuser et passer le
temps, pour la beauté du sport. Quel dommage que si peu de gens aient
l’idée de pratiquer de tels sports !
Tiens, regarde. Face à un acte quelconque de générosité, d’héroïsme, de folie, il ne vient à l’esprit de ces stupides bacheliers, curés et barbiers d’aujourd’hui que cette question : pourquoi diable fait-il cela ? Et dès qu’ils croient avoir découvert la raison de l’acte en question – qu’il s’agisse ou non de celle qu’ils supposent – ils se disent : bah ! c’est pour ceci ou pour cela qu’il l’a fait. Dès qu’une chose a sa raison d’être et qu’ils la connaissent, cette chose a perdu toute sa valeur. Voilà à quoi leur sert la logique, la sale logique. Comprendre, c’est pardonner, a-t-on dit. Et ces misérables ont besoin de comprendre pour pardonner qu’on les humilie, qu’en actes ou en paroles on leur jette leur misère à la figure, sans autre commentaire. Ils ont été jusqu’à se demander stupidement pourquoi Dieu a fait le monde, et ils se sont répondu à eux-mêmes : pour sa gloire ! Et ils en sont restés tout fiers et satisfaits, comme s’ils savaient, ces pauvres crétins, ce que peut bien être la gloire de Dieu. Les choses ont été faites d’abord, leur pourquoi ensuite. Qu’on me donne une idée neuve, n’importe laquelle, sur n’importe quelle chose, et c’est elle-même qui me dira à quoi elle sert. Parfois, quand j’expose un projet, quelque chose qui selon moi devrait être fait, quelqu’un ne manque pas de me demander : et après ? A ce genre de questions il n’est d’autre réponse qu’une question, et à cet « après » on ne peut que renvoyer, par ricochet, un « et avant ? ».
Unamuno, Vida de don Quijote y Sancho |