El muchacho más feo del mundo
Notes de commentaire à la version de Vargas Llosa
Le prénom
Vous pouvez garder la graphie espagnole – Saúl – ou franciser. Dans ce cas, il faut un tréma au lieu d’un accent aigu : Saül. Dans la mesure où il faudra essayer de traduire le surnom « Mascarita », il est peut-être préférable ici de tout franciser. Mais quelle que soit la solution adoptée, il faut un accent. On ne peut pas écrire « Saul ».
Lunar
La traduction par « grain de beauté » pose problème à cause de la taille gigantesque de ce « lunar ». Il vaut sans doute mieux adopter, du moins pour la première apparition du mot, le terme scientifique « naevus » qui recouvre plusieurs types d’affections cutanées, de tailles et d’aspects différents. Si l’on est gêné par la répétition de ce terme technique dans un texte littéraire, on peut ensuite le remplacer par « tache de vin », ce qui est justifié par la description du narrateur.
« Vino vinagre »
Il s’agit évidemment de la couleur. La traduction qui s’impose en français est « lie-de-vin ».
« buenísimo »
Il y a plusieurs façons de traduire un superlatif en français. « Très bon » ne me semble pas… très bon.
« de entrada »
Il s’agit de l’impression que le personnage cause à première vue. Il vaut mieux ne pas traduire directement car seule l’expression « d’entrée de jeu » semble attestée en français. On trouve en effet dans le TLF :
♦ Loc. adv. D'entrée de jeu. Dès le début. Il nous fallut d'entrée de jeu leur conter notre aventure (Ambrière, Gdes vac.,1946, p. 85). Rem. Les dict. signalent aussi la loc. d'entrée « d'emblée »; elle n'est pas attestée dans la documentation.
« Sin repliegues »
L’expression suppose que « repliegue » est négatif, alors que le mot français équivalent semble désigner un « repli sur soi-même » plutôt qu’une duplicité.
« Dar exámenes »
Passer des examens. On dit aussi « presentar exámenes ». « Pasar exámenes », c’est plutôt les réussir.
« Mascarita »
Quand un surnom a un sens particulier (ce qui est souvent le cas), il vaut mieux le traduire. On m’a généralement proposé « Le Masque » ou « Petit Masque ». Le second est préférable puisqu’il indique le diminutif. On pourrait penser à y introduire une nuance à la fois exotique et de langue parlée en utilisant le diminutif « Ti’ » pour « petit », fréquent en créole pour les prénoms : Ti’ Jean, Ti’ Bernard, etc. Cela donnerait : Ti’ Masque, qui me semble rendre assez bien le langage « pittoresque » du jeune garçon.
« Compadre »
S’utilise surtout dans les pays andins dans le sens d’ami avec une connotation de langue parlée. C’est à peu près l’équivalent de « copain », « pote », etc. « En plan compadre » pourra par exemple se traduire par « à la bonne franquette ». Si l'on veut conserver le rapport à la parenté qui existe dans le mot "compadre", on peut utiliser "fiston". "Compère" ne va pas en français, surtout pour de jeunes adolescents.
« Compadrear » est évidemment s’adresser à quelqu’un en l’appelant « compadre ». En français l’expression correspondante serait « donner du X à quelqu’un ». Voir les exemples de Littré :
Familièrement. Donner du Monseigneur à quelqu'un, lui donner ce titre par flatterie. ♦ À chaque vers il vous a donné de la divinité et a fait des exclamations si hautes qu'on a pu les ouïr du grand chemin, BALZ., liv. VII, lett. 35 ♦ À son avènement dans le monde, au lieu de votre Excellence, il se faisait donner de votre Doctrine, BALZ., le Barbon. ♦ De l'écrit obligeant le sien [son coeur] tout transporté Ne me donnait pas moins que de la déité, MOL., Dép. II, 4
« Le había dado por »
L’expression indique une sorte de lubie ou de tocade dont quelqu’un est victime. C’est comme un caprice qui passe par l’esprit et qui devient peu à peu envahissant.
« A la vejez viruelas »
C’est un proverbe qui s’applique à des vieux qui agissent comme s’ils étaient jeunes. On trouve dans le forum de Word Reference des traductions comme « A la vieillesse mal de jeunesse » et « ça le prend sur le tard ». Mais comme « viruelas » signifie « variole » (qui est une maladie enfantine, d’où l’expression espagnole), je vous propose de traduire par « coqueluche », qui se dit en espagnol « tos ferina ». En effet « coqueluche » désigne aussi l’engouement que suscite quelqu’un ou qu’on éprouve à son égard. Voir le TLF en ligne :
Au fig. Objet d'un engouement contagieux dans un groupe social donné. Synon. favori, idole; cf. une personne dont on est coiffé.
1. [En parlant de pers.]
a) [Employé comme attrib., toujours précédé de l'art. déf.] Être la coqueluche d'un quartier, d'un salon, d'une ville. Il [Wilde] était la coqueluche des milieux londoniens (L. Daudet, Ét. et mil. litt.,1927, p. 191):
2. ... mais la vérité, c'est qu'avec sa gueule d'ahuri et sa mine de papier mâché, il est la coqueluche des femmes et naturellement il y a des jaloux. Aymé, Uranus,1948, p. 40.
b) [En constr. d'appos.] Ossian (...), la coqueluche du Faubourg Saint-Germain (Villiers de L'I., Contes cruels,Convive dern. fêtes, 1883, p. 140).
c) [Employé comme compl. d'obj.] Rare. C'est mon amant de cœur (...) on a ses coqueluches (Corbière, Amours jaunes,1873, p. 200).
2. [En parlant de choses] Rare
a) Chose qui suscite de la passion, de l'engouement dans un groupe. Le bridge a été la grande coqueluche des camps (Ambrière, Gdes vac.,1946, p. 157).
b) [Par contamination de A et B] Crise (d'affection), période d'engouement. Cependant, au milieu de cette coqueluche de tendresse pour Lantier, Gervaise, les premières semaines, vécut dans un grand trouble (Zola, Assommoir,1877, p. 599).
C’est en ce dernier sens (crise d’affection, période d’engouement) que l’on pourrait donc appliquer l’expression au père de Mascarita qui, à la fin de sa vie, s’est entiché d’une nouvelle passion : le judaïsme.
« O, mejor dicho, la religión de Abraham y Moisés »
Il faut bien comprendre que la « religión » se trouve sur le même plan syntaxique que « viruelas ». Alors qu’il est vieux il a été pris par une maladie d’enfant ou, plus exactement, par la religion…
« un pan con mantequilla de simple »
Cette expression n’a pas toujours été bien comprise ni traduite. Elle signifie littéralement « simple comme un pain avec du beurre ». Il vaut mieux traduire ainsi qu’écrire un « de simple » qui ne se rattacherait à rien en français. Mais on comprend beaucoup mieux si on utilise une métaphore plus appropriée. On dit en effet « simple comme bonjour ». Et pour dire qu’une chose – ici la pratique religieuse des catholiques – est très facile, on dit en français que c’est du « gâteau » alors qu’on dit en espagnol « es pan comido ». On peut donc essayer de combiner le gâteau et le bonjour.
« Ni jota, viejón, un comino, un patatús »
Tous ces mots sont connus ou faciles à comprendre. Encore fallait-il essayer de ne pas traduire de façon trop fade et rendre au mieux la verve du personnage.
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Traduction proposée
Le garçon le
plus laid du monde
Saül
Zuratas avait un naevus violet sombre, couleur lie-de-vin, qui lui
couvrait tout le côté droit du visage, et des cheveux roux, ébouriffés
comme les crins d’un balai-brosse. La tache de vin n’épargnait ni
l’oreille, ni les lèvres ni le nez, endroits qu’elle tuméfiait aussi de
varices boursouflées. C’était le garçon le plus laid du monde, le plus
sympathique aussi et d’une bonté à toute épreuve. Je n’ai jamais connu
quelqu’un qui donnât d’emblée, comme lui, l’impression d’être à ce
point ouvert, sans faux-fuyants, généreux et instinctivement bon,
quelqu’un qui montrât une simplicité et un cœur pareil en quelque
circonstance que ce fût. Je fis sa connaissance au moment où nous
passions les examens d’entrée à l’Université et nous fûmes assez bons
amis – dans la mesure où l’on peut être l’ami d’un archange – surtout
pendant les premières années que nous suivîmes ensemble à la faculté
des Lettres. La première fois que je le rencontrai, il me prévint, mort
de rire, en montrant du doigt son naevus :
– On m’appelle Ti’ Masque, fiston. Je parie que tu ne devines pas pourquoi. C’est avec ce surnom que nous l’appelions nous aussi, à San Marcos. Il était né à Talara et donnait du fiston à tout le monde. Mots et expressions de l’argot des rues émaillaient chacune de ses phrases, donnant même à ses conversations intimes un air de galéjade. Son problème, disait-il, c’était que son père avait gagné trop d’argent avec son magasin, là-bas au village, tant et si bien qu’un beau jour il avait décidé de monter à Lima. Et depuis qu’ils s’étaient établis dans la capitale, il n’avait plus eu qu’une idée en tête : le judaïsme. Il n’était pas spécialement religieux, là-bas, au port de Piura, pour autant que Saül s’en souvînt. Il l’avait vu quelquefois lire la Bible, bien sûr, mais jamais il ne s’était inquiété d’inculquer à Ti’ Masque qu’il appartenait à une autre race et à une autre religion que celle des gamins du village. Ici à Lima, en revanche, oui. Quelle tuile ! Vraiment il n’y a pas d’âge pour une coqueluche. Ou plutôt pour la religion d’Abraham et de Moïse. Fichtre ! On avait bien de la veine, nous, d’être catholiques. La religion catholique, c’était du gâteau, simple comme bonjour, une petite messe d’une demi-heure tous les dimanches et des communions tous les premiers vendredis du mois qui filaient à toute vitesse. Lui, par contre, il devait plonger tous les samedis à la synagogue, des heures et des heures durant, en réprimant ses bâillements et en feignant de s’intéresser aux sermons du rabbin – où il n’entravait rien – pour ne pas décevoir son père qui était bien vieux, le pauvre, et la crème des hommes au fond. Si Ti’ Masque lui avait dit qu’il avait depuis longtemps cessé de croire en Dieu et que, tout compte fait, cette histoire de faire partie du peuple élu, ça lui faisait une belle jambe, le pauvre don Salomon en serait tombé dans les pommes.
Mario Vargas Llosa, Le babillard
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