Matrimonio por apaño

 

Notes de commentaire à la version de Mendoza

 

Avant de se lancer dans une traduction, il fallait d’abord bien comprendre la situation et les rapports entre les personnages. Quel que soit le texte, il faut toujours le lire plusieurs fois pour bien s’en imprégner avant de se lancer dans une traduction. Ce préalable était ici d’autant plus indispensable que ce passage, tiré d’un long roman, ne donnait pas toutes les clés de l’histoire.

 Le récit est d’abord focalisé sur la mère de Nicolau, qui est veuve. Elle vient de recevoir par courrier une étrange proposition. Il s’agirait d’ « arranger » un mariage entre son fils et une jeune femme dont on ne sait pas grand-chose sauf que sa famille est responsable de la mort de son propre mari. Cette proposition est doublement étonnante :

1. parce qu’il y a un lourd contentieux entre les deux familles 

2. Parce que Nicolau est un être physiquement et intellectuellement handicapé et que personne ne peut vouloir de lui pour gendre.

 La mère pense donc qu’on peut en vouloir à son argent, ce qui suppose que le garçon est un riche héritier, beaucoup plus fortuné que la fille. Elle envisage aussi une deuxième hypothèse : il pourrait s’agir d’une forme raffinée de vengeance en rapport avec l’inimitié qui règne depuis très longtemps entre les deux familles : après la mort de l’époux, on chercherait à s’en prendre à la vie du fils. Mais pour une raison que le lecteur ignore s’il n’a pas lu le roman dans son entier, cette proposition de mariage présente aussi des avantages. La mère hésite donc sur la réponse à apporter. Elle a d’abord l’idée de consulter son fils qui est après tout le principal intéressé. Mais dès qu’elle le voit entrer et entend ses premiers mots, elle renonce, découragée – attitude qui dévoile une forme certaine de mépris envers ce fils « difforme et idiot » : on ne peut pas comprendre le sens de « en cambio » et choisir une traduction adéquate si on ne se demande pas pourquoi la mère change d’avis. Elle s’enferme ensuite pour rédiger ensuite une réponse ambigüe, laissant la porte ouverte sur ce projet matrimonial. 

 Il est essentiel de voir aussi que le narrateur change ensuite de scène, de personnages et de focalisation. On passe donc à une deuxième femme, l’épouse de don Humbert Figa i Morera. C’est elle qui avait envoyé la première lettre et qui lit maintenant la réponse de la mère de Nicolau. Il y a donc une ellipse narrative puisqu’on passe sans transition de la rédaction de la réponse à sa lecture. Le texte s’achève par un petit dialogue entre cette deuxième femme et son époux, qui semble aussi nul que le petit Nicolau.

 Dernier point : certains passages sont en français dans l’original. Ils sont l’indicateur d’une critique sociale. L’auteur se moque de cette bourgeoisie catalane qui engage des gouvernantes françaises pour s’occuper des enfants. Ce ridicule souci de distinction qui passe par l’usage d’une langue jugée plus « noble » que l’espagnol échapperait au lecteur de la traduction si rien ne le lui indiquait. Il existe sur ce point une convention adoptée par tous les éditeurs : il faut une note avec la mention « en français dans le texte ».

 

 

un don nadie :

 

Expression courante en espagnol, qui indique l’inexistence sociale d’une personne. Plusieurs traductions possibles, toutes un peu inexactes : un moins que rien, un illustre inconnu...

 

De igual a igual

 

On trouve dans plusieurs copies la traduction « en tête-à-tête », qui constitue un contresens. Cette expression française signifie simplement que l’entrevue a lieu sans la présence d’un tiers. Le désir de la mère est plus fort : elle veut lui parler comme s’ils étaient « égaux » alors qu’elle a dit plus haut que son fils était un imbécile. D’ailleurs dès qu’elle le voit entrer, elle revient à la réalité et renonce à son projet. Il convient de se rappeler au moment de traduire qu’il y a deux personnages de sexe différent et qu’il faut donc accorder les adjectifs.    

 

uno de esos celosos actos de exterminio que se viene practicando ritualmente en Estambul desde hace siglos.

 

On voit, dans cette comparaison avec les coutumes supposées des Turcs, les préjugés du personnage, qui se manifesteront ensuite par l’usage du français. Il  y a un petit problème avec le sens de l’adjectif « celoso ». Il existe évidemment des assassinats provoqués par la jalousie. Mais il s’agit en ce cas de « crimes passionnels » alors que tout indique que la situation correspond à une logique froide de vengeances préméditées et s’étendant sur plusieurs générations (ce qu’on appelle, d’un mot corse, la « vendetta »). On voit mal ce que peut signifier l’expression « des actes jaloux d’extermination ». Dans des cas de ce genre, il vaut mieux se reporter au dictionnaire espagnol même si on a l’impression de bien connaître le mot. On trouve alors que « celoso » est synonyme de « receloso » et que « recelar » signifie « Temer, desconfiar y sospechar ». Un « acto receloso » est commis par quelqu’un qui se méfie et craint d’être découvert. Il agit donc de façon dissimulée, avec ruse et fourberie. Reste à trouver une traduction : « cauteleux » ou « tortueux » conviennent assez bien.

 

 

 



Traduction proposée
 

Un mariage arrangé

 

 

A présent elle réfléchissait sur le contenu de la lettre qu’elle venait de recevoir. L’idée était tentante mais tout en elle l’incitait à la repousser : derrière cette proposition de mariage inattendue, elle soupçonnait une machination perverse. En définitive, se disait-elle, qui peut vouloir pour gendre Nicolau, pauvre chou ? C’est un moins que rien, difforme et bêtasse, qu’est-ce qu’on peut lui trouver si ce n’est l’argent ? Oui, sans doute, ce doit être ça. Auquel cas la vie de Nicolau serait en danger : si cette canaille a fait tuer mon mari – paix à son âme –, il n’y a pas de raison pour que maintenant il ne projette pas aussi la mort de son héritier. Il est possible qu’il s’agisse d’une vengeance barbare, d’une de ces façons tortueuses d’exterminer les gens qu’on a coutume d’utiliser rituellement à Istanbul depuis des siècles. (…) Un frisson la fit s’envelopper dans le châle de Manille que la domestique avait jeté sur ses épaules. Elle tira le cordon de la sonnette ; quand Anaïs répondit à son appel, elle lui demanda si son fils était à la maison.

Oui madame*, fut la réponse.

Alors dis-lui que je veux lui parler, va vite*, dit-elle.

   Elle voulait être aimable avec lui, raisonner d’égale à égal ; néanmoins, elle fit la moue en le voyant entrer dans le petit salon.

– Comment ! dit-elle avec un certain agacement dans la voix. A cette heure et déjà en robe de chambre* ?

   Nicolau se disculpa de façon embrouillée : il ne pensait pas sortir, dit-il, il avait décidé de consacrer la veillée à la lecture, mais si elle proposait autre chose…

– Non, non, c’est bien ainsi, dit-elle ; allez, va-t-en maintenant ; j’ai une migraine terrible. Je veux que personne ne me dérange d’ici demain.

   Elle s’enferma à clé dans le bureau et resta à rédiger et déchirer des brouillons jusqu’à plus d’heure. Enfin elle trouva un ton qui lui parut approprié. Votre lettre, chère amie, m’a causé un mélange de gratitude et de désarroi que vous serez la première à comprendre, écrivit-elle. J’ai toujours été de l’avis que dans les affaires de mariage, ce sont les intéressés eux-mêmes qui doivent décider, guidés avant toute chose par leurs sentiments, et que ce n’est pas à nous, les mères, d’imposer notre point de vue, si désintéressé que soit le dessein qui l’inspire, etc. La femme de don Humbert Figa i Morera lut cette lettre et comprit qu’elle avait tous les atouts en main ; quoiqu’ évasive, elle établissait un langage commun, ouvrait une perspective au dialogue et à la négociation. Avec une fierté légitime, elle montra la lettre à son mari. Celui-ci la lut et ne comprit rien.

– Ça dit des clous pour la noce, voilà tout le commentaire qui lui vint à l’esprit.

– Humbert, ne sois pas idiot, répliqua-t-elle sarcastiquement. Le simple fait qu’elle m’ait répondu implique déjà un oui, même si elle répond pour dire que non. Ce sont des finesses de femme.

 

 

* En français dans le texte