•  
  •  
  •  

conseils pour la traduction

 

 Francophones et "hispanohablantes" : 
la question de la langue maternelle


 

On ne traduit que dans un sens : vers sa langue maternelle. Aucune maison d’édition un peu sérieuse ne vous proposera jamais de « traduire à l’envers ». Il en résulte que pour un francophone le thème n’est pas de la traduction. Qu’est-ce donc ? Un moyen de contrôle permettant d’évaluer ses connaissances dans une langue qui n’est pas la sienne.

 

La preuve que ces deux exercices ne sont pas du tout équivalents se trouve dans la nature des fautes sanctionnés dans les deux cas : il y a beaucoup plus de contresens et de faux sens en version et beaucoup plus de barbarismes et de solécismes en thème. Compréhension de la langue dans un cas, correction dans l’autre : ce sont deux exigences différentes qui correspondent à des exercices différents et qui n’évaluent pas les mêmes aptitudes.

 

La version consiste à transposer un texte d’une langue dans une autre de telle sorte que le lecteur n’éprouve aucun sentiment d’étrangeté. Il doit avoir l’impression que le texte a été écrit dans sa propre langue, que rien ne s’interpose entre l’auteur et lui. L’idéal du traducteur consiste donc à devenir invisible et, dans ces conditions, à respecter avant tout les conventions et les habitudes de la langue-cible quitte à s’éloigner quelque peu du texte original. Cette liberté qui lui est donnée doit s’employer avec une extrême prudence, surtout dans le cadre académique – qui n’est pas celui de la traduction pour le marché et qui obéit à ses propres contraintes. Mais la marge de manœuvre dont on dispose en version n’en reste pas moins supérieure à celle du thème. [Comme pour toutes les règles, il existe des exceptions. Dans certains cas très particuliers, on peut au contraire être en quête d’exotisme, vouloir insister sur la singularité et l’étrangeté de la langue-source, faire sentir la présence du traducteur et aspirer à une certaine opacité dans la langue-cible : mais ces infractions à l’axiome de transparence sont toujours insolites et doivent être justifiées par le caractère lui-même insolite du texte à traduire].

 

Il en va tout autrement pour le thème. L’essentiel étant de montrer que l’on maîtrise la syntaxe et le lexique de la langue-cible, toute tentation de s’éloigner du texte originel sera sanctionnée par le correcteur comme une façon, plus naïve que vraiment rusée, d’esquiver les problèmes. Or un thème n’a pas de lecteurs. Il n’a que des correcteurs puisque c’est, par définition, un exercice scolaire et pas du tout une traduction visant un public anonyme et plus ou moins bienveillant. C’est alors la langue-cible qui, bizarrement, se teinte d’étrangeté et devient opaque et rugueuse. La langue du thème est essentiellement artificielle, aucun locuteur natif ne l’emploierait spontanément. On comprend dès lors que ce dernier éclate souvent de rire lorsqu’il jette un œil sur la correction d’un thème. Le texte lui semble écrit dans une langue prétentieuse et contournée, au mieux académique et vétuste, au pire aberrante et risible : une vraie bouffonnerie. Il n’empêche que dans le cadre d’un examen ou d’un concours, il vaudrait mieux qu’il ne rît point trop longtemps. On connaît l’adage et, à défaut de rire le dernier, il pourrait bien être le premier à pleurer. S’il prend le thème pour de la version – ce que l’exercice est en réalité pour lui – on l’attend au tournant.

 

On comprend mieux, je pense, la situation en réalité peu enviable des hispanohablantes aux concours. Comme l’espagnol est leur langue maternelle et que, en règle générale, ils vivent en France depuis assez – parfois très – longtemps, leur familiarité avec les deux langues est en général supérieure. Cela constitue un avantage évident, surtout lorsque le registre du texte est celui de la conversation courante. Mais cet avantage, qui vaut à la fois pour la version et pour le thème, risque à tout moment de se retourner contre eux. Car les critères des correcteurs ont été forgés pour des francophones et même si leurs fautes sont moins nombreuses elles sont, en général, comptées plus lourdement puisqu’elles prennent à contrepoil l’échelle de l’évaluation : moins fréquents, un contresens ou un faux sens sont considérés avec moins d’indulgence en thème qu’en version, un barbarisme ou un solécisme en version qu’en thème. Connaissant mieux les deux langues, ils font moins de fautes mais elles sont plus graves.

 

A cela s’ajoute un excès de confiance qui croît à mesure qu’on se rapproche du bilinguisme. Il faut souligner que le bilinguisme parfait n’existe pas. On a toujours une langue dominante en fonction du contexte : durée du séjour dans l’un des deux pays, thématique et contenu des discours, registres de langue, écrit ou oral, etc. Untel va être plus à l’aise dans l’espagnol de la vie quotidienne et un autre dans l’espagnol académique ou inversement et ces déterminations peuvent changer au fil des ans. Il y a le pays où l’on est né et celui où l’on vit, celui où l’on a passé son enfance, celui où l’on a fait ses études et celui où l’on travaille, le pays du conjoint et celui des parents, etc.  On pense souvent que le critère qui permet de déterminer la langue dominante est celui du discours intérieur : dans quelle langue pense-t-on ? Je crois qu’il est encore plus important de savoir dans quelle langue on rêve. Et là encore les réponses varient : à une époque on rêve plutôt dans une langue ou plutôt dans une autre, ou alors ça dépend des histoires et des personnages qui y figurent, etc.

 

Plus on est bilingue et plus la version et le thème sont des exercices semblables. Mais ils ne sont jamais tout à fait équivalents. Il convient de le savoir et d’être conscients du fait que les critères du jury ont été établis pour des candidats francophones : la version est un exercice de traduction tandis que le thème est un exercice de contrôle des connaissances.

 

Je terminerai la réflexion d’aujourd’hui sur une anecdote. J’étais au jury de l’agrégation l’année où les deux épreuves de version et de thème ont été rassemblées en une épreuve unique dite de « traduction ». Nous étions tous d’avis qu’il n’y aurait plus de zéros éliminatoires car, au vu de l’expérience des années précédentes, nous pensions que seuls les espagnols pouvaient avoir zéro en version et que seuls les français pouvaient avoir zéro en thème. Avec une épreuve unique, ce zéro serait compensé par une note positive dans l’autre exercice, où il suffirait d’avoir 0,5 pour éviter l’élimination. Il n’en fut rien et la part des candidats éliminés fut à peu près la même que par le passé. Autrement dit, toutes les « théories » sur la traduction sont hasardeuses et ce que je viens d’écrire est probablement moins convaincant que je ne crois. Mais c’est ainsi que je vois les choses – de façon subjective et tout ce qui est subjectif peut être démenti par la réalité.

 

Quoi qu’il en soit, la question des zéros éliminatoires m’amène au problème bien plus général des critères de notation. Beaucoup de candidats ont du mal à comprendre les notes qu’ils ont reçues, qu’ils trouvent parfois humiliantes et désespérantes. C’est pourquoi il est essentiel de connaître la façon de noter aux concours, qui n’a rien à voir avec la notation des examens. Je trouve que les professeurs devraient mieux expliquer cela pour que les étudiants puissent beaucoup relativiser leurs résultats et abordent les épreuves du concours de façon bien plus sereine. C’est ce que j’essaierai de faire au point suivant.